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Après l'assimilation

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2004-09-10

La migration des personnes est aussi vieille que l'histoire de l'humanité. Même la migration vers des lieux éloignés et des cultures retirées n'est pas nouvelle. Au dix-neuvième siècle, des millions d'Européens ont cherché la liberté et la prospérité aux Amériques, notamment aux Etats-Unis. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est l'échelle à laquelle se produit cette migration, souvent par delà d'importantes divisions culturelles et bien souvent sans but défini.

Les boat people africains de la Méditerranée sont rarement décidés quant au pays où ils veulent aller : l'Italie, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne. Même ceux qui sont décidés, comme les Nord-Afridains en France ou en Espagne ou les Turcs en Allemagne, avaient comme priorité d'échapper au désespoir de leur pays d'origine plutôt que de se rendre dans un pays précis.

Cette forme moderne de migration soulève d'importantes questions pour les pays d'accueil. En Europe, c'est probablement la question sociale la plus sérieuse aujourd'hui parce que personne n'a une vision claire de la gestion possible du clash des cultures qui en résulte.

Autrefois, l'Amérique du Nord et plus particulièrement les Etats-Unis semblaient à même de proposer une solution. Celle du melting pot : différents peuples apportaient leur propre contribution à la culture américaine mais, par dessus tout, déployaient tous les efforts nécessaires pour accepter ce qu'ils trouvaient sur place pour s'y intégrer. " Non " répondit la femme russe arrivée aux Etats-Unis au début du vingtième siècle à son petit-fils qui lui demandait si ses ancêtres étaient arrivés avec les pèlerins du Mayflower. " Notre bateau portait un nom différent mais aujourd'hui, nous sommes tous Américains. "

Plus récemment, cela a changé pour donner naissance à un processus décrit par Arthur Schlessinger, historien et ancien secrétaire du Président John F. Kennedy, dans son livre The Disuniting of America (la désunion de l'Amérique). Les citoyens américains ne sont plus tous des Américains. Ils sont devenus des Américains à trait d'union. Italo-Américains, Afro-Américains, Hispano-Américains, etc. Les ingrédients du melting pot se dissocient.

Même en Israël, dernier véritable pays d'immigration, du moins pour les Juifs, l'assimilation ne se fait plus aussi facilement. Les nouveaux migrants de Russie ont formé leur propre parti politique et ceux de la vieille Europe sont devenus une minorité distincte.

Israël et les Etats-Unis continuent d'avoir des mécanismes pour intégrer les nouveaux migrants. La langue est un important facteur prioritaire. En Israël, c'est l'armée, tandis qu'en Amérique, les valeurs incarnées par la Constitution représentent encore un principe laïque largement partagé.

Mais ces mécanismes s'affaiblissent partout et sont quasi inexistants dans les pays européens. Les sociétés modernes se caractérisent par des problèmes aigus d'appartenance. Elles n'offrent pas les liens implicites et inconscients d'une communauté dont les citoyens faisaient l'expérience par le passé. Ainsi, les gens ont commencé à s'accrocher à d'autres identités de groupes, plus primordiales. Ils résistent à l'assimilation, de crainte que cela ne leur enlève leur identité sans rien leur offrir en échange.

Quelle est alors l'alternative à l'assimilation ? Le " panier à salade " du soi-disant multiculturalisme ne présente pas une alternative sérieuse parce qu'il ne propose pas le ciment nécessaire à l'union des communautés. Tous les ingrédients restent dès le départ séparés.

La seule alternative viable pour laquelle nous avons des exemples est probablement celle de Londres ou New York. La principale caractéristique de cette alternative est la coexistence d'une sphère publique commune partagée par tous et un degré considérable de séparation culturelle de la sphère " privée ", notamment dans les zones résidentielles. L'espace public est multiculturel du fait de l'origine des gens qui le forme mais reste gouverné par des valeurs consenties et même une langue commune, tandis que la vie privée des gens reste ghettoisée, pour employer un vocable désagréable.

Théoriquement, c'est là la deuxième meilleure solution aux conséquences culturelles de la migration et en pratique, c'est la meilleure réponse dont nous disposions. Mais on ne peut y accéder sans sacrifice. Même le strict nécessaire de la langue commune requiert un effort délibéré sans parler de certaines règles de bonne conduite.

Vivant à Londres, je m'émerveille de la façon dont nous, les londoniens, avons fini par accepter les petites boutiques indiennes familiales et les transports publics aux mains des Antillais, sans se poser trop de questions sur des quartiers entiers devenus chinois ou bangladais. Personne n'a encore trouvé de nom pour cette nouvelle version de la doctrine " séparés mais égaux " que certains d'entre nous ont si ardemment combattue dans les années 1960 : des vies privées séparées dans un espace public qui est égalitaire pour tous.

Cela est clairement plus simple à Londres et à New York que ça ne l'est dans des villes plus petites ou même dans les capitales de pays où la langue mondiale qu'est l'anglais n'est pas parlée. La communauté turque de Berlin et les communautés nord-africaines autour de Paris semblent toujours plus dissociées, avec leurs propres sphère publique et souvent leur propre langue. Là où cela se produit se créent des situations explosives, une sorte de séparatisme interne qui n'est pas le résultat de groupes historiquement séparés mais celui des nouveaux arrivants opposés aux natifs du lieu.

Si nous sommes forcés à abandonner l'espoir de l'assimilation, nos efforts devraient se concentrer sur la création d'un espace public auquel nous devrons tous contribuer pour tous l'apprécier. L'idéal serait que ce soit un espace public en expansion puisque finalement, l'élément de l'unité d'une société moderne reste la garantie de la liberté de ses citoyens.

Ralf Dahrendorf, auteur de nombreux ouvrages reconnus, ancien Commissaire européen pour l'Allemagne, ancien directeur de la London School of Economics, et ancien directeur du St. Antony's College d'Oxford, est membre de la Chambre des Lords britannique.

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AUTHOR INFO

Ralf Dahrendorf, author of numerous acclaimed books and a former European Commissioner from Germany, is a member of the British House of Lords, former Director of the London School of Economics, and former Warden of St. Antony's College, Oxford.
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