Tuesday, July 29, 2014
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Thérapie de couple pour les États-Unis et la Chine

BEIJING – La Chine a sans aucun doute jusqu’à aujourd’hui tiré parti du système mondial instauré et promu par les États-Unis. Le voyage de Richard Nixon en Chine en 1972 n’ouvrait-il pas en effet à la Chine les portes d'un retour au sein de la communauté internationale.

La majeure partie des 20 dernières années a constitué une véritable lune de miel pour la relation américano-chinoise. Sur le plan économique, les États-Unis ont non seulement accordé à la Chine un statut commercial des plus favorables, mais également accepté l'approche mercantiliste de la Chine à l'égard du commerce international et de la finance internationale, notamment son régime de taux de change à double sens. Dans les années 1990, les liens économiques bilatéraux ont continué de se développer. Le soutien de l’Amérique en faveur de l’intégration de la Chine dans l’ordre mondial a connu son apogée lors de l’accession de celle-ci à l’Organisation mondiale du commerce en 2001. Depuis lors, le volume des exportations chinoises a quintuplé.

Bien évidemment, l’insuffisance du régime chinois en matière de propriété intellectuelle a mis à mal ces relations (une lacune qui nuit sans doute davantage aux entreprises chinoises qu'aux entreprises américaines, dans la mesure où elle dissuade les entreprises américaines – de même que celle d'autres pays développés – de lancer leurs nouvelles technologies en Chine). Et le rôle des entreprises étatiques chinoises, ainsi que le soutien officiel de la Chine à l’endroit des « champions nationaux » de la technologie (des sociétés privilégiées qui dépensent presque certainement sans compter l’argent du gouvernement) ont également détérioré ces relations.

En fait, l'approche chinoise consiste en un véritable jeu de hasard. Les innovations à succès, en matière de haute technologie, y sont bien souvent le fruit d'événements aléatoires, qui répondent à la loi des grands nombres. Une fois lâchés sur le marché, de nombreux individus et entreprises s'efforcent d'innover, de telle sorte que la probabilité générale de succès est susceptible d'augmenter considérablement. Le marché permet à la loi des grands nombres de fonctionner, alors que le soutien ciblé d'un gouvernement en faveur d'une poignée d'entreprises privilégiées la malmène.

Ni ces imperfections, ni le taux de change, n'expliquent pour autant les déséquilibres mondiaux d'aujourd'hui. Prenons exemple sur le taux de change. Le Royaume-Uni a enregistré un excédent de sa balance commerciale pendant un siècle avant la Première Guerre mondiale, tout comme les États-Unis pendant 80 ans, jusqu'en 1980. Mais il semble qu'aucun de ces pays n’y soit parvenu par une manipulation de son taux de change.

De plus, les économies qui ont réussi, après la Seconde Guerre mondiale, à réduire significativement l’écart extérieur avec les États-Unis, notamment l'Allemagne, le Japon, la Corée du Sud, Singapour, et Taïwan, ont connu un excédent de leur balance commerciale au cours de leur période de croissance rapide. Ce qui contredit la croyance habituelle des économistes américains selon laquelle les États à croissance rapide devraient emprunter aujourd'hui sur la base de leur plus large participation future dans l'économie mondiale.

L’une des explications possibles est que la relation entre les taux de croissance du PIB et l'état de la balance commerciale d'un pays ne serait pas linéaire. En comparaison avec des pays au taux de croissance très lent, les États enregistrant des taux de croissance raisonnablement élevée devraient emprunter. Mais lorsque le taux de croissance d'un pays continue d'augmenter, ses économies augmentant plus rapidement que ses investissements, ce pays étant ainsi plus susceptible d'enregistrer un excédent de balance commerciale.

S’agissant des pays qui ont « rattrapé leur retard », comme la Chine, une croissance rapide s'accompagne souvent d’une brusque transformation structurelle, qui déplace les facteurs de production, et notamment le travail, depuis les activités à faible productivité vers des secteurs économiques à la productivité bien plus élevée. Ceci ajoute à l'excédent en augmentant la rentabilité des entreprises.

La politique de la Chine en matière de taux de change pose problème non pas parce qu'elle favorise les exportations, mais parce que cette politique amène le pays à amasser une immense quantité de réserves de change gâchées. La réticence du gouvernement chinois à permettre une appréciation plus rapide du taux de change reflète peut-être son aversion à l'égard des fluctuations importantes et imprévisibles, compte tenu notamment de sa détermination à faire du renminbi une monnaie de réserve internationale.

Si l'économie de la Chine se heurte à des difficultés structurelles, les États-Unis ne sont pas exempts de défis similaires. Pour être franc, je suis souvent frappé par la réticence des économistes américains à discuter des problèmes structurels qui ont engendré la crise actuelle, et qui entravent la relance américaine. Beaucoup semblent croire que la crise a résulté de mauvaises politiques monétaires et d'un laxisme dans la régulation du secteur financier ; certains montrent même du doigt les économies accumulées par les pays asiatiques, et particulièrement par la Chine.

Cette approche est peut-être valide s'agissant des causes immédiates de la crise. Mais l'irruption de cette dernière trouve bien davantage ses racines dans la version américaine du capitalisme, qui vise de hauts niveaux de concurrence, d'innovation, de rendement, et de rémunération. Bien que ce modèle ait évidemment contribué à faire des États-Unis la première économie au monde, il a également fait naître de graves problèmes structurels.

Pour favoriser un haut niveau d’innovation, par exemple, les États-Unis ont conservé le marché du travail le plus souple parmi les économies matures. Mais il y a un prix à cela. Les entreprises licencient bien souvent des départements entiers de scientifiques afin de travailler sur un nouveau produit, détruisant non seulement le capital humain mais également des vies humaines. Par ailleurs, un marché du travail flexible implique des relations de confrontation dans le travail, particulièrement en comparaison avec les pays d'Europe du Nord. Ces pays sont moins innovants que les États-Unis, mais il se pourrait que leur économie et leur société soient plus solides.

Pendant ce temps, le secteur financier, joyau du capitalisme américain, a entraîné la crise et aggravé le déficit de la balance commerciale des États-Unis. Mis à part les pays exportateurs de pétrole, les États enregistrant des excédents de balance commerciale, comme la Chine, l'Allemagne et le Japon, présentent un secteur de la production plus fort que leur secteur financier, tandis que cette relation s'inverse pour les pays enregistrant des déficits extérieurs, comme les États-Unis et le Royaume-Uni.

En fin de compte, l'hégémonie mondiale américaine s'est avérée être une malédiction autant qu'une bénédiction. Le dollar américain représente 60 % du commerce mondial, et les États-Unis possèdent l'armée la plus puissante du monde, faisant du pays un refuge pour les investisseurs mondiaux. Mais tandis que les importantes entrées de capitaux réduisent les coûts d'emprunt, elles ont également tendance à causer des déficits de balance commerciale : des coûts du capital moins élevé boostent les prix des actifs avec pour effet de richesse d'amener les individus à consommer plus que ce que leurs revenus ne leur permettent.

Les mesures politiques adoptés ou discutées par les décideurs et universitaires américains d'aujourd'hui – assouplissement quantitatif, relance budgétaire, réduction des déficits publics – visent seulement à remédier aux symptômes d'un malaise plus profond. Dans une première étape vers la relance, il est nécessaire que les États-Unis procèdent à de sérieuses réformes du secteur financier. Comme le soulignait Lénine, le capitalisme financier constitue la forme la plus élevée du capitalisme – à savoir le bout de l’aventure du capitalisme.

Il est possible que Lénine se soit trompé sur l'analyse sous-jacente, mais nous savons aujourd'hui que sa conception s'est vérifiée pour une autre raison : le capitalisme financier condamne les États à un endettement insurmontable. Malheureusement, les réformes financières américaines n'en sont, au mieux, qu'à mi-cuisson.

Depuis 30 ans, le terme de « réforme » est une expression réservée au pan chinois de la relation américano-chinoise. Espérons que les États-Unis finissent un jour par envisager cet exercice.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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  1. CommentedTenzin Namdhak

    well this is definitely interestinng in the sense that now in the global recession China has become savior to the world. Certainly there seems a flaws in the way the model with lots of assumption that is not possible realistically has been used and implemented. And we are basically repeating the same thing in different forms every time business cycle reaches its top. American economy according to the author needs strong structural adjustment in its capacity to rebuild the stable economy, but it wonders whether China's economy that is cherish will last long with lots of other social and political determinants in making and considerinng it as a stronng contender in replacing America not just in terms of GDP and per capita income.

  2. Portrait of Christopher T. Mahoney

    CommentedChristopher T. Mahoney

    "financial capitalism forces a country into unsustainable indebtedness."
    That's a new one! It is true that huge debt capacity can lure a country into excessive indebtedness (Japan, US). But is there something about Switzerland or Hong Kong that we should know? I am not aware of an alternative to "financial capitalism".

  3. Commentedjames durante

    This is an excellent analysis. Funny, isn't it, that it takes a Chinese economist to tell some simple truths about the U.S. economy, namely that there are basic structural flaws constricting the economy. Focusing on a "flexible" (i.e., highly exploitable) labor market, an overtowering financial sector (i.e., a criminal class of banksters), and too much reliance on foreign capital cuts a little too close to the bone for the mainstream, neo-liberal economists that dominate the punditry.

    Capitalism is a religion for most economists in the U.S. especially those in high academe who are paid cheerleaders for banks and corporations. Yao Yang's analysis is the perfect antidote for Harvard Roe's limits of anti-austerity (http://www.project-syndicate.org/commentary/greece-and-the-limits-of-anti-austerity). But, for the Roe's of the world, the problem of capitalism is always not enough ability to exploit labor. The result is usually expressed by economists as a lack of demand; another way to describe it is poverty. But, as one can't admit that a capitalist country can be poor, the mainstream economists don't go there.

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