CAMBRIDGE – La Cour Suprême des Etats-Unis a récemment levé toutes les limites au financement des campagnes électorales par les entreprises. C’est déjà le cas dans d’autres pays où les grandes entreprises cotées en bourse peuvent dépenser leurs ressources financières pour influer sur les résultats politiques, nourrissant ainsi des craintes quant au risque de voir les intérêts des actionnaires prendre l’ascendant sur ceux d’autres groupes comme les consommateurs ou les salariés. Mais cette liberté accordée aux entreprises de dépenser une partie de leurs ressources financières en politique peut aussi avoir un impact négatif sur les intérêts des actionnaires.
Le contrôle d’une large part des ressources nationales par les entreprises cotées en bourse est une réalité dans presque tous les pays et cette libre circulation de l’argent dans la sphère politique peut donc fortement influencer les choix et les préférences des politiciens. L’influence du monde des affaires tant sur les hommes que sur les résultats politiques pourraient en particulier affaiblir les règlementations mises en place pour protéger les actionnaires et pour s’assurer que les entreprises sont gérées correctement.
Pour comprendre pourquoi, il est important de s’intéresser aux individus qui prennent les décisions pour les entreprises. Les entreprises ne consultent pas l’ensemble de leurs investisseurs lorsqu’elles décident de soutenir tel ou tel homme politique, qu’elles déterminent les messages à faire passer et le résultat politique à rechercher. De telles décisions sont plutôt le reflet des préférences et des objectifs des personnes qui gèrent les entreprises, apparemment dans l’intérêt des actionnaires. Et les hommes politiques qui profitent de l’argent des entreprises auront tout intérêt à servir les préférences et les objectifs de ces personnes ‘initiées’.
Bien sur, sur bien des dossiers, les intérêts des décisionnaires des sociétés se conjuguent avec ceux des investisseurs ; et dans de tels cas, on peut s’attendre à ce que les décisionnaires jouent de leur influence afin de servir les intérêts des actionnaires. Mais il y aussi d’importantes questions au sujet desquelles les intérêts des initiés et ceux des investisseurs extérieurs peuvent profondément diverger. C’est particulièrement le cas pour les règlementations qui régissent la protection des investisseurs et la gouvernance d’entreprise.
L’objectif de ces importantes règlementations est de protéger les investisseurs extérieurs de l’opportunisme des décisionnaires initiés. Lorsque ces règlementations sont trop laxistes, les initiés se voient opposer trop peu de contraintes dans leur manière de gérer leur entreprise dans le sens de leurs propres intérêts aux dépens des investisseurs extérieurs.
Bien évidemment, les initiés ne veulent pas que les règlementations deviennent si laxistes qu’il leur serait impossible de lever des fonds. Mais, parce que les sociétés cotées sont en général dotées d’importants montants de capitaux, un assouplissement des règlementations permettraient aux initiés d’utiliser ce capital à leur avantage. Il en résulte que les décisionnaires initiés tirent certains bénéfices, et préfèrent d’ailleurs avoir des règlementations de gouvernance d’entreprise et de protection des investisseurs plus souples que celles qui favorisent les intérêts des actionnaires et de la société dans son ensemble.
Le degré de souplesse des règlementations d’un pays dépend de la manière avec laquelle les entreprises cotées sont structurées et gérées. Dans certains pays, comme aux Etats-Unis, il y a une dissociation entre la propriété et le contrôle, et les entreprises sont contrôlées de facto par des gestionnaires professionnels. Il est compréhensible que de tels gestionnaires usent de leur influence pour obtenir et maintenir des règlementations visant à affaiblir les droits des petits actionnaires dispersés et fassent en sorte qu’il leur soit difficile de modifier ces règles. Le poids de l’influence des entreprises freine donc aux Etats-Unis la mise en place de réformes pourtant nécessaires, des réformes qui élimineraient les barrières contre les reprises et effaceraient les obstacles juridiques qui entravent la capacité des investisseurs à remplacer les dirigeants de ces sociétés.
Dans de nombreux autres pays, cependant, les sociétés cotées ont généralement un actionnaire qui contrôle le processus décisionnaire de l’entreprise. Dans ces pays, les règlementations sont sensées limiter le pouvoir des actionnaires majoritaires de favoriser leurs intérêts aux dépens des actionnaires minoritaires. Mais les initiés qui manipulent le lobbying d’entreprise rechercheront à obtenir et à maintenir des règlementations qui assureront le moins de protection investisseur aux actionnaires minoritaires face à un tel opportunisme.
De nombreuses évidences empiriques montrent que la gouvernance d’entreprise et la protection des investisseurs sont meilleures dans les pays dont le développement économique et politique est plus avancé. Il en est souvent déduit qu’une meilleure gouvernance d’entreprise et une meilleure protection des investisseurs favorisent un tel développement.
Mais cette causalité peut aussi être inversée. Les pays les plus développés, dont les systèmes politiques sont plus responsables vis à vis de leurs électeurs et moins influençables par le lobbying du monde des affaires, peuvent initier une meilleure réglementation de gouvernance d’entreprise et de protection des investisseurs.
En résumé, cette interférence du monde des affaires dans le monde politique n’est pas seulement préjudiciable pour les citoyens qui ne sont pas actionnaires d’entreprises. Elle peut aussi affaiblir la valeur actionnariale et freiner le développement des entreprises au sein de l’économie. C’est mauvais pour les capitalistes – et donc pour le capitalisme.


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