Tuesday, September 2, 2014
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Le système financier chinois arrive à maturité

LONDRES – Depuis quelques années l'évolution du système financier chinois est vraiment extraordinaire. J'en ai été un témoin privilégié en tant que membre de la Commission internationale de réglementation bancaire chinoise (CBRC).

En 2002 toutes les grandes banques chinoises croulaient sous les prêts à haut risque qui représentaient parfois jusqu'à 10% de leur bilan. Aucune d'entre elles n'avait jamais appliqué les normes Bâle1 en matière de capitaux propres. A Londres ou à New-York, il n'y avait guère de financiers capables de citer le nom d'une banque chinoise, à l'exception de la Banque de Chine que beaucoup d'entre eux prenaient à tort pour la banque centrale de Chine. A cette époque la simple idée que la Réserve fédérale américaine ou l'Autorité des services financiers en Grande-Bretagne aurait pu apprendre quoi que ce soit des autorités financières chinoises semblait absurde.

Moins de 10 ans plus tard, le paysage est totalement transformé. Le vieux problème des prêts à haut risque est réglé, essentiellement grâce à la constitution de sociétés de gestion des actifs qui ont racheté les actifs douteux et injecté des capitaux neufs dans les banques commerciales. Aujourd'hui les prêts à haut risque enregistrés comme tels représentent à peine plus de 1% des actifs. Les partenaires étrangers ont été rachetés de manière à acquérir leur savoir-faire, et l'actionnariat minoritaire a été renforcé. Quatre banques chinoises sont classées parmi les 10 premières au niveau mondial en terme de capitalisation boursière. Elles s'implantent maintenant à l'étranger, et ce d'autant plus facilement qu'elles disposent de capitaux propres importants.

Certes il reste encore des problèmes. Même en Chine il n'existe pas de potion magique susceptible pour récupérer un prêt accordé à un exportateur disparu. Il est vrai que les grandes banques chinoises ont prêté de grosses sommes, volontairement ou non, aux gouvernements provinciaux pour des projets d'infrastructures, beaucoup d'entres eux d'une valeur économique contestable. Le risque existe toujours que le marché immobilier s'écroule - auquel cas les banques chinoises s'en tireront mieux que leurs homologues américaines ou britanniques, parce qu'une grande partie de leurs investissements spéculatifs s'est fait avec des liquidités ou avec seulement un faible recours à l'endettement.

A Pékin les autorités, entre autres la CBRC et la Banque populaire de Chine (la véritable banque centrale), ont montré leur capacité à faire face aux retournements des marchés et je ne parierais pas sur leur échec. Elles peuvent faire preuve d'une grande flexibilité du fait des nombreux outils à leur disposition, notamment les exigences en matière de capital variable et de réserve, ainsi que le contrôle direct des prêts immobiliers à long terme. Depuis plusieurs mois elles limitent la croissance du crédit, avec de bons résultats.

Il serait flatteur de penser que cette évolution est le résultat des conseils avisés des spécialistes étrangers. Mais si l'influence extérieure a pu être utile d'une certaine manière (les normes Bâle 1 et Bâle 2 ont donné un coup de pouce aux partisans du nettoyage du système à Pékin), les Chinois considèrent non sans raison avec un certain scepticisme les conseils prodigués par Wall Street et la City.

En Asie on considère avec mépris, si ce n'est avec incrédulité, les récentes critiques du secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, à l'égard des régulateurs asiatiques. Etant donné le bilan des régulateurs américains dans la période qui a précédé la crise, un peu plus d'humilité serait bienvenue. Les gens qui vivent dans une serre devaient éviter de s'ériger en donneurs de leçon.

Le phénomène le plus intéressant à observer est la convergence croissante des philosophies régulatoires et des mesures envisagées à Pékin, Londres et New-York. Jusqu'à la récente quasi implosion du capitalisme occidental, les autorités de l'Atlantique Nord croyaient avoir atteint la fin de l'Histoire de la Finance. L'état du système financier pouvait être contrôlé avec un instrument unique - les taux d'intérêt à court terme - dans un but unique, explicite ou pas, de maîtrise des prix à la consommation.

Les exigences en matière de taux de fonds propres étaient décidées au niveau international et ne devaient plus bouger. Et pour le reste on se reposait sur les marchés. On estimait que les banques avaient leurs propres motivations pour prêter à bon escient et que le contrôle du crédit était condamné à l'inefficacité. Par contre, les autorités chinoises surveillaient de près toute l'activité bancaire et la plupart des banques étaient sous l'influence de la banque centrale. Or elles voient désormais tous les avantages d'une approche moins directive et d'institutions tournées en priorité vers le commerce. Elles acceptent les exigences en matière de capital variable et de réserve, de ratios de prêt par rapport aux dépôts, de seuil minimum pour les dépôts et de seuil maximum d'endettement à titre de contrôle des prêts immobiliers.

Pendant ce temps, sur les marchés des capitaux des pays développés, nous nous affairons à réinventer les "instruments macroprudentiels" (pour utiliser le terme en vogue à Bâle). Nous voyons aujourd'hui l'utilité d'outils plus flexibles pour faire face à un accroissement excessif du crédit ou à une bulle du prix des actifs, face à quoi la manipulation des taux d'intérêt à court terme est une arme émoussée ou pire, à double tranchant. Une hausse des taux d'intérêt pourrait freiner l'emballement du marché du crédit immobilier, mais du même coup elle ralentirait le reste de l'économie.

Les philosophies régulatoires convergent également. La fameuse petite phrase de Margaret Thatcher, l'ancien Premier ministre britannique, "Vous ne pouvez pas battre le marché", relève de cet état d'esprit à l'égard de la régulation dans la zone d'influence de l'Angleterre d'avant la crise. Quant au précédent président de la Fed, Alan Greenspan, il a résisté à toute tentative visant à maîtriser le mimétisme des créateurs de richesse de Wall Street.

Les Chinois avaient une approche moins idéologique. Ils n'hésitaient pas à appeler une bulle "une bulle" et à intervenir pour la dégonfler. Maintenant Sarah Palin épouse le point de vue de Thatcher sur toutes ces questions et Greenspan a été effacé à la manière chinoise de l'Histoire financière.

Quand le G7 s'est transformé en G20 au début de 2009, on a pu craindre qu'avec une telle diversité de membres de cultures très différentes, il serait difficile de parvenir à un consensus en matière de régulation au sein du Comité de Bâle et ailleurs. Ces inquiétudes se sont révélées exagérées. Les éléments nécessaires à l'obtention d'un large consensus sont en place et il sera possible d'y parvenir dans la mesure où des Américains comme Geithner résistent à leur besoin de déclarer au reste du monde qu'il doit faire ce qu'ils disent, sûrement pas ce qu'ils font… 

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