Friday, October 31, 2014
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Les problèmes de voisinage de la Chine

BEIJING La politique de “bon voisinage” mise en ouvre par la Chine était déjà en crise depuis la fin de la Guerre Froide, mais aujourd'hui, elle est mise à mal comme jamais : depuis peu, la Chine et, l'un après l'autre, les pays qui la jouxtent ont vu leurs relations se détériorer rapidement.

Entre les différends territoriaux avec le Vietnam et les Philippines dans la mer de Chine méridionale, et les tensions avec la Birmanie (Myanmar) et la Thaïlande, des relations qui étaient naguère saines, voire amicales, se sont dégradées. Le Myanmar a décidé d'enterrer le projet du barrage de Myitsone auquel la Chine apportait son soutien, ce qui a provoqué un scandale chez ces derniers. En outre, au mois d'octobre, le meurtre des 13 membres d'équipage d'un bateau chinois sur le fleuve Mékong nous a brutalement rappelé que la frontière terrestre du sud de la Chine, qui est pacifique au premier abord – il est vrai que tout s'y est bien passé pendant près de 20 ans –, a tout d'un quartier hostile aujourd'hui.

Les Chinois et leur gouvernement ont été particulièrement consternés devant le massacre du Mékong, ce qui semble démontrer, une fois de plus, l'incapacité du gouvernement à protéger ses citoyens à l'étranger, en dépit du statut international que la Chine a récemment trouvé. Par conséquent, deux questions pertinentes se posent : pourquoi les voisins de la Chine ont-ils choisi de négliger ses intérêts ? Et pourquoi, malgré l'essor de la Chine, ses autorités semblent-elles ne plus être en mesure de garantir la sécurité des Chinois à l'étranger, ainsi que ses intérêts commerciaux ?

Ces deux questions rendent la sphère politique chinoise anxieuse ; suite à la chute de Mouammar al Kadhafi en Libye, les entreprises chinoises ont perdu des investissements s'élevant à près de 20 milliards de dollars. Cependant, le nouveau gouvernement libyen a laissé entendre qu'il était peu probable qu'elles les récupèrent. Bon nombre de Chinois se sont inquiété de voir leur gouvernement décider d'évacuer les citoyens chinois résidant en Libye ; ils auraient préféré que des effort y soient déployés en vue de protéger les actifs commerciaux du pays.

Un peu plus tard, le volte-face soudain du gouvernement chinois, qui a décidé de reconnaître l'autorité des rebelles du Conseil national de transition, a suscité bien des ricanements. Après tout, la Chine a dépensé un précieux capital politique en s'opposant aux frappes aériennes de l'OTAN au début de l'intervention, tout cela pour finir par soutenir les forces qui ont pris le pouvoir grâce à l'OTAN. Voilà un exemple de la diplomatie chinoise, utilitariste, axée sur le commerce, et ouvertement fausse comme jamais.

La capacité de rayonnement de la Chine étant limitée, pour la plupart des Chinois, la Libye est un pays lointain et hors de portée. Ainsi, la volonté de restaurer les intérêts commerciaux chinois est acceptée à contrecour si elle suscite trop d'incompréhension. Mais le Myanmar et les pays dont les frontières longent le fleuve Mékong – les “bons voisins” –, étant absolument à la merci de la puissance chinoise, la colère du public quant aux menaces touchant aux intérêts du pays dans ces régions est intense.

Entre autre intérêts, un nouvel oléoduc reliant le Myanmar à Kunming, la capitale provinciale de la province du Yunnan, pourrait être construit. La Chine travaille également sur l'interconnexion de différents projets – à savoir, un réseau ferroviaire et routier – dans le but de renforcer les liens économiques et sociaux entre la Chine et les pays de l'ASEAN. Mais depuis, les incidents du Myitsone et du Mékong ont fait de l'ombre à ces projets, ce qui alimente la crainte d'une réaction en chaîne qui pourrait ruiner les efforts déployés par la Chine depuis vingt ans en vue de mieux s'intégrer à l'échelle régionale.

Évidemment, le nouveau gouvernement du Myanmar ne veut pas aggraver ce sentiment dans ces zones frontalières déjà instables, où des groupes rebelles ont utilisé le projet de barrage pour rallier de nouveaux partisans. Le nouveau gouvernement a fait en sorte de partager le pouvoir avec les forces politiques des régions instables du Myanmar, ce qui a eu pour effet d'affaiblir les seigneurs de guerre locaux, et a clairement contribué à l'arrêt de la construction.

De leur côté, les chinois qui avaient investi dans le barrage ont trop compté sur la solidité des liens qui unissent les deux pays bilatéraux, et n'ont par conséquent pas tenu compte des risques politiques qu’impliquaient le projet. Leur comportement reflète également la garantie implicite d'un mercantilisme gouvernemental non officieux, ainsi que la complaisance des entreprises publiques chinoises, qui investissent à l'étranger plus activement que les sociétés privées. Comme elles mènent leurs activités en se fondant sur l'hypothèse selon laquelle que le gouvernement les soutiendra – ou les renflouera si elles échouent – , elles peuvent se permettre d'être désinvolte.

Mais derrière l'incident du Mékong se cache une autre sombre histoire ; le fleuve qui relie cinq pays a longtemps été connu pour être le théâtre d'activités criminelles transnationales telles que le trafic de drogue, le jeu et la contrebande. En outre, l'économie florissante de la Chine a engendré des interactions croissantes entre la Chine et les économies souterraines du Mékong, et le meurtre des 13 membres de l'équipage du bateau chinois en découle directement. Mais la Chine pourrait éviter que des tragédies semblables ne se reproduisent à l'avenir, non pas en usant de la force, mais en favorisant une meilleure coopération multilatérale pour lutter contre la criminalité transnationale qui sévit le long du Mékong.

Les épisodes du Myitsone et du Mékong soulignent le fait que les relations de la Chine avec ses voisins méridionaux sont très soudainement devenues tendues ; il s'avère donc qu'à cause de la politique de bon voisinage mise en ouvre, la diplomatie régionale chinoise a pris une tournure inédite.

En réalité, les voisins de la Chine ne serviront pas les intérêts chinois de manière fiable, à moins et jusqu'à ce que la Chine commence à fournir des biens publics essentiels – pas seulement en faisant du commerce, mais également avec une gouvernance régionale à part entière fondée sur la primauté du droit, le respect des droits humains, et la croissance économique régionale. Le cas échéant, des crises comme celles de Myitsone et du Mékong se reproduiront, et la Chine se sentira de plus en plus isolée et apeurée.

Les problèmes de voisinage de la Chine

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