Tuesday, September 2, 2014
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La Montée « pacifique » de la Chine ?

Ces dernières semaines, la Chine a annoncé une augmentation de 12,6 % de son budget militaire : le directeur de la CIA, Porter Gross, a témoigné de l’aggravation du déséquilibre militaire dans le détroit de Taiwan et le président George W. Bush a plaidé auprès des Européens pour le maintien de l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine. Pourtant, les dirigeants chinois évoquent la « montée pacifique » de la Chine et plus récemment son « développement pacifique ».

Certains analystes tels que John Mearsheimer de l’université de Chicago ont déclaré catégoriquement que la Chine ne peut pas s’élever pacifiquement, prédisant que « les États-Unis et la Chine s’engageront probablement dans une course intense à la sécurité avec une forte probabilité de conflit ». Les optimistes font remarquer que la Chine s’est lancée dans une politique de bon voisinage depuis les années 1990, apportant une solution aux conflits frontaliers, jouant un rôle plus important dans les institutions internationales et reconnaissant le bienfait de la manière douce. Les sceptiques répliqueront que la Chine attend simplement que son économie établisse les bases de son hégémonie future.

Qui a raison ? Nous ne le saurons pas avant un certain temps, mais les tenants du débat devraient garder en mémoire l’avertissement de Thucydide, vieux de 2000 ans, qui indique que croire au caractère inévitable d’un conflit peut devenir l’une de ses principales causes. Chaque côté, persuadé que cela se terminera en conflit armé avec le clan opposé, se lance dans des préparatifs militaires qui sont interprétés de l’autre côté comme la confirmation de ses pires craintes.

En fait, la « montée de la Chine » est une fausse appellation. La « ré-émergence » serait plus appropriée puisque de par sa taille et son histoire, l’Empire du milieu représente depuis longtemps une des principales puissances de l’Est asiatique. D’un point de vue technique et économique, la Chine était le leader mondial (sans portée internationale cependant) entre 500 et 1500.

Ce n’est que dans la dernière moitié du millénaire qu’elle fut surpassée par l’Europe et l’Amérique. La Banque de développement de l’Asie estime qu’en 1820, à l’aube de l’ère industrielle, l’Asie représentait les trois cinquièmes de la production mondiale. En 1940, ce chiffre était tombé à un cinquième, même si l’Asie représentait les trois cinquièmes de la population mondiale. Une croissance économique rapide a ramené la production aux deux cinquièmes de la production mondiale aujourd’hui et la Banque avance qu’en 2025, l’Asie pourrait retrouver ses niveaux historiques.

L’Asie bien sûr comprend le Japon, l’Inde, la Corée et d’autres pays, mais la Chine y jouera probablement le rôle le plus important. Son fort taux de croissance annuelle de 8 à 9 % a triplé son PIB lors des vingt dernières années du vingtième siècle.

Cependant, la Chine a encore un long chemin à parcourir et doit faire face à de nombreux obstacles. L’économie américaine représente le double de celle de la Chine : si elle s’accroît de 2 % par an, et l’économie chinoise connaît une croissance de 6 %, elles pourraient atteindre leur parité peu de temps après 2025. Et même ainsi, elles ne seraient pas égales en composition ni en sophistication. La Chine aurait encore de vastes régions agricoles sous-développées et ne rejoindrait pas le niveau américain de revenu par tête plusieurs années après 2075 (selon les mesures de comparaison). La Chine est loin de représenter le type le défi envers la domination américaine que l’Allemagne du Kaiser posait quand elle surpassa la Grande-Bretagne dans les années qui menèrent à la Première guerre mondiale.

En outre, de simples projections de tendances de croissance économique peuvent se révéler trompeuses. Les pays tendent à choisir les solutions de facilité alors qu’ils profitent de technologies importées aux débuts de leur décollage économique, et leur taux de croissance ralentissent généralement quand leurs économies atteignent des niveaux supérieurs de développement. De plus, l’économie chinoise souffre de l’inefficacité des entreprises nationalisées, d’un système financier instable et d’infrastructures inadéquates.

Sans parler de la vie politique, qui à sa façon amalgame bien des projections économiques. L’établissement de la primauté du droit et la création d’institutions favorisant la participation politique sont à la traîne de la croissance économique et les inégalités croissantes, l’immigration intérieure massive, les prestations sociales insuffisantes et la corruption pourraient bien engendrer une certaine instabilité politique. En effet, certains observateurs craignent l’instabilité causée par une Chine faible plutôt qu’une Chine en expansion.

Tant que l’économie chinoise est en pleine croissance, sa puissance militaire sera portée à croître, faisant ainsi apparaître la Chine comme plus dangereuse pour ses voisins et embarrassant les engagements de l’Amérique auprès des pays asiatiques. Une étude de RAND projette qu’en 2015, les dépenses militaires de la Chine seront plus de six fois supérieures à celles du Japon, et ses stocks militaires accumulés seront grosso modo cinq fois supérieurs (mesurés selon la parité du pouvoir d’achat).

Quelle que soit l’exactitude de telles évaluations de la croissance militaire chinoise, le résultat dépendra également de ce que les États-Unis et d’autres pays feront. La clé de la puissance militaire à l’âge de l’informatique dépend de la capacité à collecter, traiter, distribuer et intégrer des systèmes complexes de surveillance spatiale, d’informatique à haut débit et d’armes « intelligentes ». La Chine et d’autres pays développeront certaines de ces capacités, mais selon de nombreux analystes militaires, la Chine ne rattrapera pas les États-Unis de si tôt.

L’impossibilité pour la Chine de concurrencer les États-Unis à l’échelle mondiale ne veut pas dire qu’elle ne pourrait pas défier les États-Unis en Asie de l’Est ni que tout conflit armé contre Taiwan est impossible. Les pays affaiblis attaquent parfois quand ils se sentent acculés, comme le Japon le fit à Pearl Harbor ou comme le fit la Chine quand elle entra en guerre contre la Corée en 1950.

Si, par exemple, Taiwan déclarait son indépendance, la Chine interviendrait probablement militairement, sans considération pour les coûts économiques ou militaires prévisibles. Mais elle aurait peu de chance de gagner cette guerre et une politique prudente de chaque côté peut enlever toute probabilité à cette guerre.

Les États-Unis et la Chine n’ont aucunement besoin d’entrer en guerre. Les puissances montantes ne mènent pas forcément à la guerre, comme le montre la prise de contrôle américaine sur le monde britannique à la fin du dix-neuvième siècle. Si la montée de la Chine reste pacifique, elle promet de gros profits à son propre peuple et à ses voisins, ainsi qu’aux Américains. Mais, sans oublier les conseils de Thucydide, il sera important de ne pas confondre les théories des analystes avec la réalité, et de continuer à éclairer à ce sujet les leaders politiques et les citoyens.

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