Latin America
Le Mugabe d’Amérique latine
Carlos F. Chamorro
MANAGUA – Comme des milliers d’autres Nicaraguayens, j’ai participé au scrutin destiné à élire le nouveau maire de Managua lors des municipales de novembre dernier. Après le dépouillement des bulletins, les autorités de ma circonscription ont affiché une copie des résultats sur la porte du bureau électoral, faisant état de 155 voix en faveur du candidat de l’opposition, 76 voix pour le candidat du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et 2 voix pour d’autres candidats.
Mais le lendemain, les résultats de ma circonscription n’apparaissaient pas dans les résultats globaux pour Managua sur le site Web du Conseil suprême électoral (CSE) et le candidat du FSLN a été déclaré vainqueur.
Il a fallu des mois pour se rendre compte de la fraude, qui s’est également produite dans 660 autres circonscriptions électorales : 120.000 voix environ, ou 30 pour cent du total, n’ont pas été rendues publiques. Si ces résultats avaient été pris en compte, l’opposition aurait largement remporté la mairie de la capitale.
Ce mois-ci, les nouveaux maires sont entrés en fonction sans que le CSE ait rendu public la totalité des voix, une violation flagrante de la loi électorale nicaraguayenne.
Bien que la fraude électorale ait été la mieux documentée à Managua, elle a eu lieu dans tout le pays et concerne plus de 40 municipalités. Malgré des plaintes de la Conférence épiscopale du Nicaragua, des chambres de commerce et des partis politiques, le Conseil suprême électoral a refusé d’accéder à un nouveau décompte des bulletins ou à la participation d’observateurs impartiaux. Et lorsque les citoyens ont manifesté dans le calme, le gouvernement a eu recours à la violence.
C’est ainsi que le FSLN s’est proclamé vainqueur dans 109 municipalités sur 153, le point culminant d’une fraude électorale qui avait débuté cinq mois plus tôt avec la suspension de la personnalité juridique de deux partis, le parti conservateur, dans l’opposition, et le Mouvement de Rénovation Sandiniste, une dissidence du FSLN du président Daniel Ortega. Les observateurs nationaux et internationaux n’ont pas été admis à suivre le scrutin jusqu’au tout dernier moment.
Jusqu’au mois de novembre, le Nicaragua était en bonne voie pour développer une saine tradition électorale, avec un taux élevé de participation. Ce n’est pas sans ironie que le processus démocratique ait été initié par Ortega qui, sans le vouloir, a inauguré une époque de compétition électorale lorsqu’il a perdu le pouvoir en 1990. Mais la fraude électorale de l’automne dernier a rejeté le pays 50 ans en arrière, à l’époque de la dictature de Somoza.
En conséquence, le paysage politique du Nicaragua est à nouveau dans une situation périlleuse. Et la communauté internationale, qui fournit près d’un tiers des ressources du pays, commence à perdre patience.
Pourquoi donc Ortega a-t-il décidé de s’imposer par la fraude aux élections municipales, malgré les risques encourus par son gouvernement ? La seule explication plausible est qu’il veut assurer sa réélection à la présidence, quel qu’en soit le coût.
Contrairement aux présidents Hugo Chavez au Venezuela et Eva Morales en Bolivie, qui ont été élus à la majorité, Ortega est revenu à la présidence en 2007 avec seulement 37 pour cent des voix au premier tour. Il n’a réussi à se rallier une majorité qu’après avoir conclu un accord avec l’ancien président et rival d’Ortega, Arnoldo Aleman, qui était alors inculpé de corruption.
Alors qu’il entrait dans la deuxième année de son mandat, Ortega devait réunir une majorité aux élections municipales pour parvenir à imposer une réforme constitutionnelle qui lui permettrait de se présenter pour un deuxième mandat consécutif. S’il n’avait pas remporté les élections dans la capitale et les principales villes du pays, il aurait été obligé de reconnaître l’échec de sa politique autoritaire, qui n’a par ailleurs rencontré aucun succès dans la lutte contre la pauvreté.
Voilà la raison pour laquelle Ortega a pris le risque de recourir à la fraude électorale, et le pays en paie aujourd’hui le prix. L’Union européenne a suspendu une aide de 70 millions de dollars, tandis que l’administration américaine sortante a gelé une assistance de 64 millions de dollars, laissant le soin d’une décision finale à la nouvelle administration Obama.
Mais en dépit de l’isolement du pays au plan international et de sa perte de crédibilité au plan national, Ortega n’a pas hésité à reconduire son pacte avec Aleman pour préserver son pouvoir usurpé. Le mois dernier, la Cour Suprême a annulé la condamnation à 20 ans de prison pour faits de corruption prononcée contre Aleman. Une heure plus tard, Aleman lui renvoyait l’ascenseur, avec intérêts : ses représentants ont donné aux sandinistes d’Ortega le contrôle du Parlement, mettant ainsi fin la paralysie parlementaire causée par les protestations contre les fraudes électorales.
An s’alliant avec les forces d’Aleman, Ortega n’a fait que se donner du temps pour tenter de trouver une solution au désastre économique imminent lié à la récession mondiale. Dans tous les cas, il a perdu la bataille de la légitimité politique. Le bénéfice du doute qui avait été accordé à son gouvernement jusqu’à présent n’est plus de mise aujourd’hui.
Heureusement pour l’Amérique latine, il n’y a pas de raison de penser que la fraude électorale sandiniste risque de s’étendre. Le cas d’Ortega – que les Européens ont qualifié de Mugabe latino-américain – semble plutôt être l’exception. Et il faut se souvenir que les derniers fraudeurs électoraux de l’Amérique latine, Manuel Noriega au Panama en 1989 et Alberto Fujimori au Pérou en 2000, ont été évincés avant d’avoir achevé leur mandat.
Copyright: Project Syndicate, 2009.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Julia Gallin
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