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Les neuf vies de Daniel Ortega

Carlos F. Chamorro

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2006-10-27

Aujourd'hui, le Nicaragua se retrouve une nouvelle fois confronté à un possible rétablissement des Sandinistes. Le 5 novembre, le pays tiendra des élections sans précédent avec quatre candidats rivaux, et la question sur toutes les lèvres est de savoir si le leader sandiniste Daniel Ortega, qui a perdu de plus de 10 % lors de chacune des trois dernières élections présidentielles, parviendra cette fois à reprendre le pouvoir.

La politique du Nicaragua est polarisée autour d'une minorité sandiniste et d'une majorité clairement anti-sandiniste, et pourtant Ortega a une vraie chance de gagner. Comment cela est-il possible ?

Malgré les efforts manifestes de l'administration Bush pour unifier la droite nicaraguayenne, les forces anti-sandinistes sont divisées. Le candidat de l'aile traditionnelle, le Parti libéral constitutionnel (PLC), contrôlé par l'ancien président Arnoldo Alemán assigné à résidence depuis qu'il a été inculpé pour corruption, s'appelle José Rizo. La branche modérée, l'Alliance libérale du Nicaragua (ALN), est menée par le banquier Eduardo Montealegre, qui bénéficie d'un énorme soutien du secteur privé et de l'administration Bush.

Mais le FSLN (le Front sandiniste de libération nationale) a lui aussi subi une rupture majeure, avec l'émergence d'un petit nouveau dans la gauche démocratique. Cette faction sandiniste dissidente a réussi à se gagner le soutien d'électeurs indépendants. Son candidat est l'économiste Edmundo Jarquín, ancien expert sur les sujets de gouvernance de la Banque interaméricaine pour le développement.

Un accord officieux entre Alemán et Ortega en 2000, destiné à partager le pouvoir entre les deux homme, établit un seuil minimum de 40 % des voix pour qu'un candidat remporte la présidence au premier tour. En outre, et en échange de bénéfices personnels, Alemán, le président de l'époque, avait promulgué une loi sur mesure pour Ortega : un candidat peut gagner dès le premier tour avec seulement 35 % des voix s'il y a une différence de 5 % entre le candidat en tête et le deuxième.

Les forces émergentes représentant Montealegre et Jarquín s'accordent sur la nécessité d'une réforme politique pour défaire ce pacte Ortega/Alemán, qui a politisé le domaine judiciaire, la comptabilité nationale et le système électoral. Dans le secteur socioéconomique, ils ne partagent pas le même avis sur les variables de la continuité ou du changement, et sur certaines réformes récentes qui ont produit une croissance économique modérée mais sans aucune amélioration des conditions de vie des 50 % de la population vivant dans la pauvreté.

Paradoxalement, Ortega entre dans la phase finale de la campagne avec environ 30% des voix, loin derrière son record historique (42%). Et il pourrait bien gagner grâce à la division de l'opposition.

Dans une parodie de la chanson de John Lennon “Give Peace a Chance,” Ortega effectue une tournée électorale dans le pays à la façon d'un prédicateur, proposant “la paix, du travail et la réconciliation.” Il condamne le capitalisme sauvage, mais ne propose aucune alternative. Le seul élément nouveau de son programme prend la forme d'un soutien du vénézuélien Hugo Chávez, ce qui signifie aussi un alignement politique entre les deux dirigeants si Ortega l'emporte.

Les sondages qui placent Ortega en tête doivent se lire avec prudence, car de nombreux électeurs cachent leur point de vue. Avec cet avertissement à l'esprit, trois scénarios sont possibles :

· Ortega ne gagne pas au premier tour. Comme à d'autres occasions, le vote caché se révèle massivement contre Ortega le jour des élections. Il va alors au second tour, soit contre Montealegre soit contre Jarquín, où il est battu à plates coutures après le rassemblement des voix anti-Ortega. Si cela se produit, le Nicaragua aura un président avec un fort mandat populaire et la possibilité d'établir une alliance démocratique viable au Congrès.

· Ortega gagne sans conteste au premier tour. Le premier impact au Nicaragua sera l'incertitude économique. Les investisseurs, les épargnants et les donateurs extérieurs s'inquiètent sérieusement du passé d'Ortega. La durée de leur inquiétude dépendra bien sûr de son comportement. Mais en dépit de sa rhétorique révolutionnaire, Ortega sera dans l'incapacité de mettre en place un changement substantiel faute d'une majorité au Congrès. Même dans ce cas, la stabilité du pays, toujours précaire, dépendrait des relations entre Ortega et les États-Unis, relations longtemps empoisonnées par une hostilité mutuelle. Sa

victoire signifierait pour Chávez un nouvel allié inconditionnel, jouissant d'une influence plus symbolique que réelle, mais économiquement dépendant du Vénézuéla dans une région dominée par l'influence des États-Unis et de l'accord de libre-échange des Amériques (CAFTA).

· Un résultat électoral trop serré pour définir dès le premier tour un gagnant qui ne serait pas controversé. On peut craindre que le Conseil électoral suprême, fortement dominé par le FSLN et le PLC, ne gère pas le comptage des voix de façon impartiale. Et même si une fraude massive n'est pas prévisible, reste le risque de fraude sélective. Cela représentera un immense défi pour les observateurs électoraux internationaux, l'OEA, l'Union européenne et le Carter Center, s'ils doivent empêcher une situation semblable, voire encore plus grave que l'impasse politique récente survenue au Mexique après les élections.

Le seul résultat certain qui émergera de cette élection est qu'un nouveau Congrès apparaîtra, et qu'il affaiblira le pacte Alemán-Ortega qui a tenu en otage l'administration de Bolaños, le président en exercice. Tout nouveau gouvernement aura davantage d'espace de manœuvre démocratique dans ce Congrès fragmenté en quatre blocs électoraux.

Le Nicaragua a devant lui un avenir extrêmement complexe, mais cette complexité est bien plus prometteuse que l'immobilité actuelle.

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AUTHOR INFO

Carlos F. Chamorro is a journalist, director of the weekly Confidencial and director of the television program Esta semana en Nicaragua (This Week in Nicaragua).