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Les Débats interdits de l’Amérique latine

Dante Caputo

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2005-02-05

Vingt-cinq ans plus tôt, la Colombie, le Costa Rica et le Venezuela représentaient les seules démocraties latino-américaines raisonnablement stables. Aujourd’hui, on trouve dans toute la région ce que l’on peut considérer comme des démocraties élues. En effet, jamais il n’y a eu depuis l’indépendance une telle prolifération de la démocratie en Amérique latine.

Mais les acquis ne sont jamais garantis. Les coups d’État militaires ne sont pas les seuls moyens de détruire une société libre. Comme le spécialiste politique Guillermo O’Donnell le faisait remarquer, la flamme de la démocratie peut également �tre éteinte progressivement quand les r�ves de justice et de progr�s social ne parviennent pas � se matérialiser.

Durant les 25 années de la montée spectaculaire de la démocratie en Amérique latine, le revenu par t�te n’a augmenté que de 300 USD.

M�me au Chili, qui a bénéficié d’une croissance économique élevée et a réduit la pauvreté de moitié, et au Brésil, qui a fait baisser le pourcentage de sa population vivant sous le seuil de pauvreté d’un tiers durant les années 1990, la concentration des richesses a augmenté. Cela n’est pas d� au manque de réformes structurelles. Les réformes économiques structurelles ont été renforcées en m�me temps que les changements politiques se répandaient dans toute l’Amérique latine et diffusaient la démocratie. Samuel Morley, de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Cara�bes des Nations unies, a créé un indice d’évaluation des réformes visant la dérégulation économique, la libéralisation des échanges et l’ouverture des marchés financiers. L’indice de Morley, sur une échelle de zéro � un, se plaçait � 0.52 en 1977 et s’éleva � 0.82 en 2000.

Néanmoins, la profonde transformation économique et politique de l’Amérique latine a masqué une forte disparité entre les réformes et la réalité et, de fait, entre les espoirs et leur satisfaction. Bien que ce fossé mette en danger l’avenir de la démocratie latino-américaine, de nombreux leaders d’Amérique latine consid�rent qu’admettre que les niveaux de vie ne se sont gu�re améliorés aujourd’hui par rapport � l’époque des dictateurs est un désaveu. Leur premi�re réaction est de défendre ces démocraties élues en avançant qu’elle ne pratiquent plus la torture et le meurtre.

Considérons cependant ce qui suit : Amnesty International et le Département d’État américain utilisent trois indicateurs de base pour évaluer les Droits de l’homme : le droit � la vie, le droit � la sécurité physique et le droit � ne pas subir de persécutions politiques. Ils utilisent une échelle de 1 � 5, o� 1 représente le niveau optimal des Droits de l’homme et 5 représente des conditions de terreur générale. En 1977, la plus mauvaise année en termes de violation des Droits de l’homme, le niveau moyen de terreur en Amérique latine se situait � 3. En 2001, apr�s deux décennies de démocratie, il était de 2,6. Par contre, l’indice de terreur en Europe occidentale était de 1,1.

Pourtant, déclarer avec insistance que la démocratie latino-américaine est une énorme déception ne rel�verait pas simplement d’un certain pessimiste, ce serait refuser de reconnaître que les plus importantes valeurs d’une société libre comporte la capacité � évoluer, � rectifier et � améliorer.

Le probl�me ne vient pas de nos lacunes mais de la mani�re dont nous choisissons de les combler. Le rôle de l’État, le marché et la place de la région dans l’économie globale nécessitent tous attention et discussion de mani�re urgente. Toutefois, nos dirigeants consid�rent ces sujets comme tabou.

Notre premier défi est de reconnaître qu’un gouvernement élu n’a pas su mener � une vraie démocratie populaire. Notre deuxi�me défi est de trouver la clé qui ouvrira cette porte.

L’Amérique latine semble ne pas avoir la volonté d’établir une véritable démocratie populaire et s’est liée � une économie de marché étroite dont les mauvais résultats sont déj� apparents pour tout le monde. Le gouvernement doit cependant jouer un rôle central dans le débat sur la création de la démocratie, un rôle plus important que la surveillance des questions fiscales.

Assurément, le retour � un gouvernement puissant ne résoudrait rien, parce que cela n’est pas efficace et gén�re un déséquilibre opposé mais équivalent. En effet, il se pourrait bien que l’infrastructure d’un État pouvant établir une véritable démocratie soit encore � créer.

On peut dire la m�me chose de l’économie de marché. Le consensus de Washington, qui met l’accent sur la libéralisation, la dérégulation et la privatisation, ne prévoit pas un meilleur revenu par t�te pas plus qu’il n’élimine la pauvreté. Il accroît, cependant, les inégalités. Tout cela signifie-t-il que nous devrions abandonner l’économie de marché ? Non, parce que, pour tout dire, la liberté politique ne peut pas �tre séparée de la liberté économique.

Assurer l’autonomie des nations latino-américaines dans l’économie mondiale est une autre question essentielle qui doit �tre débattue parce qu’il est vital que les gouvernements nationaux aient le pouvoir d’exécuter la volonté de leurs peuples. Ainsi, les aspects politiques et commerciaux des responsabilités du gouvernement doivent �tre intégrées. Cela n’implique pas la création immédiate de structures administratives, mais une coordination politique adroite peut et doit se trouver au cœur de ce débat pour en garantir les résultats positifs.

Nous ne pouvons fonder nos actions uniquement sur la volonté commerciale, car cela nous limiterait � agir dans le cadre strict des caprices des marchés internationaux. Comme le disait l’expert politique Samuel Huntingdon, « le commerce peut rapprocher les communautés mais il ne peut les forcer � l’harmonie ». De nos jours, les États d’Amérique latine doivent parvenir � des accords politiques pour se protéger et ne pas devenir les victimes de l’unilatéralisme nord-américain et de l’économie mondiale.

Ne pas réussir � ouvrir des discussions critiques sur la démocratie latino-américaine offrira s�rement le terreau fertile � la renaissance des fantasmes autoritaires du passé. Si, d’un autre côté, les leaders politiques se débarrassent de leurs craintes pour débattre des questions importantes, l’Amérique latine pourra aller de l’avant. Ayant conquis certaines de leurs libertés, les peuples d’Amérique latine ne devraient pas �tre forcés � payer le prix élevé qu’impliquent les échecs de leurs dirigeants dans l’ouverture des débats sur les questions taboues.

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AUTHOR INFO

Dante Caputo, a former Foreign Minister of Argentina, was director of the UN Development Program's Project on Democratic Development in Latin America.