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NEW YORK – En octobre, le parlement espagnol a promulgué une loi sur la mémoire historique, interdisant les commémorations et les rassemblements en hommage au dictateur disparu, Francisco Franco. De plus, son régime phalangiste sera officiellement dénoncé et ses victimes seront honorées.
Diverses raisons expliqueraient la promulgation d’une telle loi. En effet, bon nombre de personnes tuées par les fascistes au cours de la Guerre civile espagnole restent des anonymes des fosses communes. On note toujours un certain degré de nostalgie de l’extrême droite à l’égard de la dictature de Franco. Les personnes qui se sont rendues sur sa tombe plus tôt dans l’année ont chanté « Nous avons gagné la Guerre civile ! », tout en incriminant les socialistes et les étrangers, en particulier les musulmans. On peut donc penser que José Luis Rodríguez Zapatero, Premier Ministre socialiste, a raison de recourir à cette loi afin d’exorciser les démons de la dictature, pour le bien de la démocratie.
Toutefois, la législation n’est pas l’instrument le plus efficace pour traiter de l’histoire. Si en Espagne le débat ne dépassera pas les limites, en revanche, il est probable que le fait d’interdire les célébrations des événements passés aille un peu trop loin. Comme on peut s’y attendre, la volonté de contrôler à la fois le passé et le présent est une caractéristique commune aux dictatures, s’appuyant sur la fausse propagande, la déformation de la vérité ou la suppression de faits. Quiconque en Chine évoque ce qui s’est passé à la Place Tienanmen (et dans de nombreux autres lieux) en juin 1989 est aussitôt aux prises avec la Police de sécurité de l’État : la plupart des événements survenus sous la présidence de Mao demeurent tabous.
Et pourtant, l’Espagne est une démocratie. Les blessures du passé sont parfois tellement à vif que même les gouvernements démocratiques imposent délibérément le silence pour encourager l’unité. Lorsque Charles de Gaulle a ranimé la République française après la Deuxième Guerre mondiale, il n’a pas tenu compte de la France de Vichy ni de la collaboration nazie, prétendant que tous les citoyens français étaient de bons patriotes républicains.
Les comptes rendus plus honnêtes, tels que le documentaire magistral de Marcel Ophuls, Le chagrin et la pitié (1968), n’étaient pas les bienvenus – et c’est peu dire. Il a fallu attendre 1981 pour que le film de Marcel Ophuls soit diffusé sur les chaînes de télévision publiques françaises. Après la mort de Franco en 1975, l’Espagne a elle aussi évoqué son histoire récente avec une remarquable discrétion.
La mémoire ne sera pas niée pour autant. En France, une nouvelle génération née après la guerre a brisé le silence public avec pléthore de livres et de films sur la collaboration française durant l’Holocauste, ainsi que sur le régime collaborationniste de Vichy, parfois dans un esprit quasi inquisitorial. Henri Russo, historien français, a qualifié cette attitude naissante de « Syndrome de Vichy ».
Il semblerait que l’Espagne passe par un processus similaire. Les descendants des victimes de Franco compensent le silence de leurs parents. D’un seul coup, la Guerre civile est partout : dans les livres, les programmes télévisuels, les films, les séminaires de spécialistes et maintenant, dans la législation.
Il ne s’agit pas seulement d’un phénomène européen ; ni d’un signe d’autoritarisme insidieux. Au contraire, cette situation s’accompagne souvent d’un regain de démocratie. Lorsque les militaires dirigeaient la Corée du Sud, personne ne remettait en question la collaboration du pays avec la domination coloniale japonaise durant la première moitié du vingtième siècle – en partie puisque certain des chefs de file, notamment le défunt Park Chung Hee, étaient eux-mêmes collaborateurs. A l’heure actuelle, sous le régime du Président Roh Moo-hyun, la nouvelle Loi sur la vérité et la réconciliation n’a pas seulement encouragé à mettre les griefs historiques sur le tapis, elle a aussi déclenché une chasse aux collaborateurs.
Des listes de personnes ayant joué un rôle important dans le régime colonial japonais ont été établies, allant des professeurs d’université aux chefs de police – et s’étendant même à leurs enfants, signe de la croyance confucéenne selon laquelle les familles sont responsables du comportement de chacun de leurs membres. Le soutien de nombreux proches, dont Geon-hye, fille de Park Chung Hee, au parti conservateur de l’opposition n’est certainement pas une coïncidence.
La soumission du passé à l’examen public permet de maintenir la société ouverte. Mais lorsque les gouvernements se chargent de cette tâche, l’histoire peut facilement servir d’arme contre les opposants politiques – et donc devenir aussi dangereuse que d’interdire les enquêtes historiques. Voilà une bonne raison pour laisser les débats publics aux écrivains, aux journalistes, aux cinéastes et aux historiens.
Les justifications de l’intervention étatique sont très limitées. Bon nombre de pays promulguent des lois pour empêcher d’inciter autrui à commettre des actes violents, même si certains dépassent tout de même les limites. Par exemple, l’idéologie et les symboles nazis sont interdits en Allemagne et en Autriche, et la négation de l’Holocauste constitue un crime dans 13 pays, y compris en France, en Pologne et en Belgique. L’année dernière, le Parlement français a présenté un projet de loi proscrivant également la contestation du génocide arménien.
Toutefois, si une prudence extrême est parfois compréhensible, dans l’ensemble, il n’est pas judicieux d’interdire les points de vue odieux ou simplement irritants sur le passé. Le fait de bannir des opinions, quel que soit leur degré de perversité, fait de leurs partisans des dissidents. Le mois dernier, l’écrivain britannique David Irving, emprisonné en Autriche pour avoir nié l’Holocauste, a eu l’honneur étrange de défendre la liberté d’expression dans le cadre d’un débat à l’Oxford Union.
Si la Guerre civile espagnole n’est pas comparable à l’Holocauste, même les moments difficiles de l’histoire laissent une marge d’interprétation. La vérité n’est envisageable que si sa quête est libre. Nombreux sont les courageux qui ont risqué – ou perdu – leur vie pour défendre cette liberté. Certes, il est juste qu’une démocratie répudie une dictature, et la nouvelle loi espagnole est prudemment formulée à cet égard ; mais il est encore plus juste de laisser les personnes libres d’exprimer même les tendances politiques les plus douteuses, car les interdictions légales n’encouragent pas la liberté de penser, elles l’entravent.
Ian Buruma est professeur de droits de l’homme au Bard College, à New York. Son dernier livre s’intitule On a tué Theo Van Gogh : enquête sur la fin de l’Europe des Lumières.
Copyright: Project Syndicate, 2007.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Magali Decèvre