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L’ovation aveugle de l’empire

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2007-06-21

Bernard Kouchner, le nouveau ministre français des Affaires étrangères, est depuis longtemps un éminent défenseur d’interventions dans les pays où les droits de l’homme sont bafoués. En qualité de cofondateur de Médecins sans frontières, il a déclaré que « nous établissions le droit moral d’ingérence dans un pays étranger ». La terreur exercée par Saddam Hussein contre la population irakienne est la raison pour laquelle il était favorable à une intervention en Irak. Il s’impose d’être prudent en attribuant des motifs aux opinions d’autrui. Mais Kouchner a souvent dit lui-même que le meurtre de ses grands-parents, des juifs russes, à Auschwitz, est à la source de son interventionnisme humanitaire.

L’on peut être d’accord ou non avec les politiques de Kouchner, il n’en demeure pas moins que ses motifs sont sûrement au-dessus de tout soupçon. Le fait que de nombreux intellectuels juifs européens et américains – souvent, comme Kouchner, avec des antécédents gauchistes - soient partisans d’une intervention des forces armées américaines pour faire progresser la cause des droits humains et de la démocratie dans le monde, puise peut-être à la même source. Tout usage de la force est permis pour éviter une autre Shoah, et ceux qui répugnent à y avoir recours sont considérés au mieux comme des collaborateurs du mal.

Si nous étions moins hantés par le souvenir des compromissions avec le régime nazi, et du génocide qui s’ensuivit, il est possible que nous serions moins préoccupés par les droits de l’homme que nous ne le sommes. Mais ceux et celles qui oeuvrent à la défense des droits d’autrui n’évoquent pas non plus systématiquement les horreurs du Troisième Reich pour justifier l’intervention armée anglo-américaine.

Le terme « islamofascisme » n’a pas été inventé par hasard. Il incite à voir une grande partie du monde islamique comme une extension naturelle du nazisme. Saddam Hussein, qui n’avait rien d’un islamiste et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui est un islamiste convaincu, sont souvent décrits comme des successeurs naturels d’Adolf Hitler. Et la faiblesse de l’Europe, sans même parler de la « trahison » de ses intellectuels libéraux, ouvrant la voie à une conquête islamiste de l’Europe (« Eurabia ») , est perçue comme un rappel effrayant des accommodements passés avec la menace nazie.

Il ne fait aucun doute que l’islamisme révolutionnaire est dangereux et sanguinaire. Malgré tout, les analogies avec le régime nazi, bien qu’efficaces pour dénoncer le point de vue des personnes avec lesquelles on est en désaccord, sont généralement fausses. Aucune armée islamiste ne s’apprête à marcher sur l’Europe – à noter que la majorité des victimes de l’islamisme révolutionnaire vivent au Moyen-Orient et pas en Europe – et Ahmadinejad, en dépit de sa rhétorique désagréable, n’a pas l’once du pouvoir qu’avait Hitler.

Le refus d’une partie de la population musulmane d’intégrer les sociétés occidentales, le taux de chômage élevé en son sein et l’accès facile à toute une propagande révolutionnaire, peuvent aisément se traduire en actes de violence. Mais la perspective d’une « islamisation » de l’Europe est tout à fait lointaine. Nous ne vivons pas une réplique de 1938.

Pourquoi entendons-nous alors ces hauts cris concernant la volonté d’apaisement de l’Europe, en particulier de la part des néo-conservateurs ? Pourquoi cette adéquation simpliste entre islamisme et nazisme ? Israël est souvent évoqué comme raison première. Mais Israël peut signifier différentes choses pour différentes personnes. Pour certains évangélistes, c’est le lieu de la seconde venue du Messie. Pour de nombreux juifs, c’est le seul État qui offrira toujours un refuge. Pour les idéologues néo-conservateurs, c’est une oasis démocratique au milieu d’un océan de tyrannies.

Défendre Israël contre ses ennemis islamistes pourrait en effet être une composante de l’alarmisme existentiel qui sous-tend « la guerre contre la terreur » actuelle. Aucun doute qu’Israël se sentira plus vulnérable le jour où l’Iran sera doté de l’arme nucléaire. Mais cette explication est insuffisante. Kouchner ne s’est pas fait l’avocat d’une intervention occidentale en Bosnie ou au Kosovo à cause d’Israël. Et même si l’avenir d’Israël peut inquiéter Paul Wolfowitz, cette préoccupation n’intervient que de manière secondaire lorsqu’il plaide en faveur de la guerre en Irak. Tous deux sont avant tout motivés par des raisons liées aux droits de l’homme et à la démocratie, et peut-être aussi par des considérations géopolitiques.

Il reste néanmoins que la rhétorique islamiste, telle que pratiquée par Ahmadinejad, entre autres, a pour objectif délibéré de rappeler la Shoah. Si bien que la peur existentielle de certains intellectuels occidentaux est plus facile à expliquer que leur étonnante confiance, parfois servile, dans un gouvernement américain qui sauvera le monde par la force.

Il faut peut-être chercher ailleurs l’explication de cette mystérieuse confiance. Pour beaucoup de néo-conservateurs avec un passé gauchiste, la notion d’une révolution venue d’en haut va de soi : « démocraties populaires » hier, « démocraties libérales » aujourd’hui. Pour les juifs et les autres minorités, un autre souvenir historique peut aussi jouer un rôle, celui de la protection de l’empire. Les juifs autrichiens et hongrois comptaient parmi les plus loyaux sujets de l’empereur austro-hongrois, parce qu’il les protégeait du nationalisme brutal des populations majoritaires. Les juifs polonais et russes étaient de même, au début du moins, les ardents défenseurs de l’État communiste, qui promettait (de manière fallacieuse) de les protéger des nationalistes antisémites.

S’il était vrai que l’existence même de notre monde démocratique occidental était sur le point d’être anéantie par une révolution islamiste, il serait tout à fait sensé de trouver refuge dans la puissance de l’empire informel américain. Mais si nous envisageons les problèmes actuels sous un angle moins apocalyptique, nous assistons à une nouvelle « trahison des clercs » : les ovations aveugles lancées à un pouvoir militaire parfois imprudent et embarqué dans des guerres inutiles qui détruisent en finale plus de vies qu’elles ne devaient en sauver.

Le dernier ouvrage d’Ian Buruma s’intitule « On a tué Theo Van Gogh - Enquête sur la fin de l'Europe des Lumières ». Il est professeur de démocratie, droits de l’homme et journalisme au Bard College de New York.

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