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L’étrange mort du multiculturalisme

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2007-04-10

L’idéologie selon laquelle les peuples de cultures différentes doivent vivre dans des communautés séparées à l’intérieur d’un même pays, ne doivent pas s’intéresser les uns aux autres ni se critiquer entre eux est à la fois fausse et inapplicable. Naturellement, les défenseurs les plus réfléchis du multiculturalisme n’ont jamais imaginé qu’une communauté culturelle puisse ou doive se substituer à une communauté politique. Ils pensaient que tant que chacun respectait la loi, il n’était pas nécessaire que les citoyens aient une seule hiérarchie de valeurs.

L’idéal du multiculturalisme chez soi renvoie à l’idéologie du relativisme culturel à l’étranger, notamment des années 1970 et 1980. Il a furtivement évolué pour devenir une forme de racisme moral selon lequel les Européens blancs méritent la démocratie libérale alors que les peuples de cultures différentes peuvent encore attendre. Les dictateurs africains commettent peut-être des choses horribles, mais ils ne sont pas condamnés par de nombreux intellectuels européens, car la critique implique l’arrogance culturelle.

Les Pays-Bas, où je suis né, ont peut-être été divisés par le débat sur le multiculturalisme plus que tout autre pays. Le meurtre du cinéaste Theo van Gogh il y a deux ans et demi par un assassin islamiste a provoqué un débat déchirant sur la culture nationale, bien établie, de la tolérance et d’accès facile aux demandeurs d’asile.

Longtemps avant l’arrivée des travailleurs musulmans dans les années 1960 et1970, la société néerlandaise était “multiculturelle” dans le sens qu’elle était déjà organisée en piliers protestants, catholiques, libéraux et socialistes, chacun avec ses propres écoles, hôpitaux, chaînes de télévision, journaux et partis politiques. Quand les travailleurs venus du Maroc et de Turquie sont devenus de facto des immigrants, certains ont commencé à défendre la création d’un pilier supplémentaire, musulman celui-là.

Mais au moment où les défenseurs du multiculturalisme faisaient cette suggestion, la société néerlandaise vivait une transition impressionnante. Avec l’implantation de la laïcité, les piliers traditionnels commençaient à s’effondrer.

En outre, de violentes attaques contre les musulmans ont surgi de la part de certains qui, élevés dans des familles profondément religieuses, sont devenus des gauchistes radicaux dans les années 1960 et 1970. Se définissant eux-mêmes au départ comme anti-colonialistes et anti-racistes, adeptes du multiculturalisme, ils se sont transformés en fervents défenseurs des soi-disant valeurs des Lumières contre l’orthodoxie musulmane. Ces gens craignent le retour de la religion, et la possibilité que l’oppression protestante ou catholique qu’ils ont connue soit remplacée par des codes de conduite musulmans tout aussi opprimants.

Mais le fait qu’ils se détournent du multiculturalisme n’est pas ce qui a empêché l’émergence d’un “pilier” musulman dans la société néerlandaise. Le principal obstacle à cette idée est que les immigrants venus de Turquie, du Maroc et des pays arabes, certains profondément religieux et d’autres assez laïques, tous dotés d’animosité assez perceptible les uns envers les autres, ne se seraient jamais mis d’accord sur ce qui devrait constituer un tel pilier.

Dans tous les cas, il est désormais trop tard pour créer un tel pilier. Les piliers précédents se sont effondrés, et l’émergence d’un nouveau créerait une situation où une majorité de plus en plus intégrée négocierait avec une minorité, ce qui ne ferait que perpétuer son isolement.

Que les Européens le veuillent ou non, les musulmans font partie de l’Europe. Beaucoup n’abandonneront pas leur religion, les Européens doivent donc apprendre à vivre avec eux et avec l’islam. Évidemment, cela sera plus facile si les musulmans acceptent de croire que le système travaille aussi à leur avantage. La démocratie libérale et l’islam sont réconciliables. La transition politique actuelle en Indonésie, de la dictature à la démocratie, sans un être un succès total, montre que c’est possible.

Même si tous les musulmans d’Europe étaient islamistes, ce qui est très loin d’être le cas, ils ne pourraient menacer la souveraineté du continent ni, du même coup, ses lois et ses valeurs héritées des Lumières. Naturellement, certains groupes sont attirés par l’islamisme. Les enfants des immigrants, nés en Europe, ne se sentent pas totalement acceptés dans le pays où ils ont grandi, mais ils ne se sentent pas pour autant un lien particulier avec le pays d’origine de leurs parents. L’islamisme, outre le fait qu’il donne une explication à leur sentiment de mécontentement, leur donne le sentiment de leur propre valeur et une grande cause à laquelle se sacrifier.

Au final, la seule chose qui pourrait vraiment causer du tort aux valeurs européennes est la réaction de l’Europe face à sa majorité non-musulmane. La peur de l’islam et des immigrants pourrait mener à l’adoption de lois non-libérales. En défendant les valeurs héritées des Lumières d’une façon dogmatique, les Européens seront ceux au contraire qui les saperont.

Nos lois interdisant l’incitation à la violence et l’insulte aux personnes en raison de leur religion sont suffisantes. Davantage de contraintes sur la liberté de parole, comme des lois anti-blasphème ou même ces lois qui rendent punissables la négation de l’Holocauste, vont trop loin.

Mais cela ne signifie pas que nous ne devons pas peser soigneusement nos mots. Il nous faut distinguer soigneusement entre différents types d’islam, et ne pas confondre des mouvements révolutionnaires violents et une simple orthodoxie religieuse. Insulter les musulmans juste sur leur foi est idiot et contre-productif, tout comme l’est la notion de plus en plus populaire que nous devons proférer d’écrasantes vérités sur la supériorité de “notre culture.” Un tel dogmatisme sape le scepticisme, la remise en question de tous les points de vue, y compris le sien propre, qui était et reste le trait fondamental des Lumières.

Le problème aujourd’hui est que les valeurs des Lumières sont parfois utilisées de façon très dogmatique contre les musulmans. Elles sont devenues en fait une forme de nationalisme, “nos valeurs” ont été dressées contre “leurs valeurs.” La raison de défendre les valeurs des Lumières est qu’elles se fondent sur de bonnes idées, pas qu’elles constituent “notre culture.” Confondre ainsi culture et politique revient à tomber dans le même piège que les adeptes du multiculturalisme.

Et cela a de graves conséquences. En nous mettant à dos les musulmans d’Europe, nous pousserons davantage de gens à rejoindre la révolution islamiste. Nous devons tout faire pour encourager les musulmans d’Europe à s’assimiler aux sociétés européennes. C’est notre seul espoir.

Le dernier ouvrage d’Ian Buruma s’intitule On a tué Theo Van Gogh. Enquête sur la fin de l'Europe des Lumières.

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