Crossing Cultures
La mauvaise leçon de Munich
Ian Buruma
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NEW YORK – Il y a pile soixante-dix ans ce mois-ci, à Munich, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain signait un document permettant à l’Allemagne de s’octroyer un gros morceau de la Tchécoslovaquie. Les “accords de Munich” seraient considérés plus tard comme une trahison abjecte à l’égard de ce que Chamberlain appelait “un pays lointain duquel on ne sait pas grand-chose.” Mais ils n’étaient pas beaucoup à penser ainsi à l’époque.
L’opinion de Chamberlain, qui pensait que la Grande-Bretagne n’était pas encore prête à faire la guerre à l’Allemagne nazie et que la diplomatie et le compromis constituaient des solutions plus sûres, était en fait partagée par de nombreux Européens à qui leur expérience personnelle avait appris les horribles conséquences de la guerre. Néanmoins, l’histoire a affublé Chamberlain d’une réputation de lâcheté, et l’on met souvent sur le dos de son “apaisement” de l’Allemagne nazie la responsabilité de la campagne d’Hitler visant à conquérir le reste de l’Europe.
Chamberlain avait sûrement tort. La Grande-bretagne et la France auraient pu arrêter l’Allemagne. “Munich 1938” fut l’une des rares occasion, dans l’histoire des démocraties, où la diplomatie prudente s’est révélée être un échec. Ce qu’il fallait alors, c’était un héros obstiné et romantique, prêt à mettre en jeu la destinée de son pays en se battant, “quel qu’en soit le coût,” comme disait Winston Churchill.
George Santayana a lancé cet avertissement : “ceux qui ne sont pas capables de tirer des leçons de l’histoire sont condamnés à la répéter.” Mais les leçons de l’histoire sont nombreuses, parfois même contradictoires, et elle ne se répète jamais exactement de la même manière. Parfois, prêter une trop grande attention au passé peut nous détourner complètement du droit chemin. Quelles leçons le monde a-t-il tiré exactement de Munich 1938 ?
Après la seconde Guerre Mondiale, les conclusions auxquelles étaient parvenus les Européens de l’ouest étaient plus proches du mode de pensée de Chamberlain en 1938 que de celui de Churchill. Après deux guerres catastrophiques, les Européens décidèrent de mettre en place des institutions qui rendraient tout conflit militaire superflu. À partir de là, la diplomatie, le compromis et la souveraineté partagée deviendraient la norme, alors que le nationalisme romantique, basé sur les prouesses militaires, appartiendrait au passé.
Des cendres de la guerre naquit une nouvelle Europe, ainsi qu’un Japon nouveau, pourvu même d’une constitution pacifiste (écrite par des Américains idéalistes, mais acceptée avec reconnaissance par la plupart des Japonais). Le nationalisme (excepté dans les stades de foot) céda la place à une autosatisfaction pleine de suffisance d’avoir trouvé des solutions plus civilisées, diplomatiques et pacifiques aux conflits humains.
Certes, la paix régna. Mais uniquement parce qu’elle était garantie par les États-Unis, qui adhéraient toujours aux notions de sécurité nationale et internationale d’avant la Seconde Guerre mondiale.
Aux États-Unis, Munich avait une toute autre signification. Elle y nourrissait l’illusion churchillienne de nombreux “présidents de guerre,” qui rêvaient de rester dans l’histoire sous les traits d’un défenseur héroïque de la liberté. Les accords de Munich ont été invoqués à de nombreuses reprises – pour lutter contre le communisme, renverser Saddam Hussein, arrêter l’Iran, et pour déclarer “la guerre à la terreur.”
Ces différences de points de vue ont provoqué des tensions très particulières entre les États-Unis et ses alliés démocratiques. La sécurité des Européens et des Japonais dépend de la puissance militaire américaine, mais il arrive fréquemment qu’ils n’apprécient pas la manière dont les États-Unis l’utilisent. Une trop grande dépendance a aussi un effet infantilisant. Tels d’éternels adolescents, les Européens et les Japonais aspirent à la sécurité que leur fournit la grande figure paternelle américaine, tout en éprouvant un profond ressentiment à son égard.
Il fait peu de doute que les États-Unis, comme toutes les grandes puissances, se sont lancés dans des guerres ineptes et se sont comportés comme des brutes, notamment envers des nations de leur propre hémisphère. Mais même sans invoquer les fantômes de Munich, il est certaines occasions où la force militaire est la seule manière de venir à bout d’un tyran. Les Européens ne désiraient pas se confronter aux Serbes auteurs de crimes de masse. Les Américains (après un premier recul) durent se charger du sale boulot. Quand les États-Unis ont décidé de chasser les meurtriers de Saddam Hussein hors du Koweït, les opposants allemands ont hurlé qu’ils “ne feraient jamais couler le sang pour du pétrole.”
D’un autre côté, la diplomatie européenne a connu quelques succès notables. La perspective de rejoindre l’Union européenne a contribué à consolider la démocratie en Europe centrale et de l’Est, ainsi qu’en Turquie. Certaines de ces démocraties ont rejoint l’Otan, et d’autres le souhaitent ardemment. Mais l’Otan, contrairement à l’UE, est une organisation militaire. C’est là qu’on retrouve le vieux problème de Chamberlain : les Européens sont-ils prêts à faire la guerre au profit des autres membres de l’Union ?
Pendant la guerre froide, cela n’a pas été un sérieux dilemme. Les Européens attendaient de l’Otan et des États-Unis qu’ils les défendent dans l’éventualité d’une agression soviétique. Aujourd’hui, la Géorgie et l’Ukraine aimeraient pouvoir attendre des Européens et des Américains qu’ils versent le sang pour les défendre contre la Russie.
Le choix est net : si les Européens sont prêts à se battre pour la Géorgie ou pour l’Ukraine, ces pays devraient être invités à rejoindre l’Otan. Dans le cas contraire, non. Mais au lieu de choisir, de grands pays européens comme l’Allemagne hésitent, présentant d’abord l’adhésion à l’Otan comme une carotte bien juteuse, avant de retirer leur offre et de laisser les Américains se livrer à des discours héroïques sans faire le nécessaire pour aller jusqu’au bout.
Tout cela fait paraître l’alliance occidentale pétrie d’incohérences et, malgré sa grande richesse et la puissance militaire américaine, étrangement impuissante. Il est temps que les démocraties européennes prennent une décision. Elles peuvent soit demeurer dépendantes de la protection américaine et arrêter de se plaindre, soit se donner les moyens de défendre l’Europe, quelle que soit la manière dont elles décident de le définir, par elles-mêmes.
La première option ne sera peut-être plus viable très longtemps au crépuscule de la Pax America. La seconde sera chère et risquée. Étant donné les nombreuses divisions à l’intérieur de l’Union, les Européens vont sûrement persister dans la confusion, jusqu’à ce qu’une crise grave les force à agir. À ce moment-là, il pourrait bien être trop tard.
Ian Buruma enseigne les droits humains à Bard College. Son plus récent ouvrage s’intitule On a tué Theo van Gogh.
Copyright: Project Syndicate, 2008.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot
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