The World in Words
La feuille de route passe par Damas
Elmar Brok, Charles Tannock and Jana Hybaskova
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Les grandes puissances savent qu'il est dangereux de donner l'impression de fléchir, car leurs ennemis sautent sur l'occasion et leurs alliés commencent à trembler. Une grande puissance sait aussi que si elle se lance dans une aventure militaire sans se fixer des buts réalistes, elle risque de se retrouver dans une situation difficile. Ce qui est vrai pour les grandes puissances, l'est deux fois plus pour un pays assiégé comme Israël qui n'est pas parvenu à bout de l'influence du Hezbollah sur le Liban. Mais l'échec de la guerre au Liban peut encore être une chance de paix si Israël est assez audacieux pour la saisir.
Le monde a deux principaux objectifs pour la région qui s'étend du Caire à Téhéran : maintenir la paix dans le Moyen-Orient au sens large, de telle manière que le pétrole traverse sans encombre le Golfe persique, et sortir du conflit israélo-palestinien par un accord qui garantisse la sécurité d'Israël à l'intérieur de ses frontières reconnues au niveau international tout en répondant aux aspirations nationales légitimes du peuple palestinien. Ces deux questions sont liées depuis longtemps, mais c'est le président syrien Bachar El-Assad qui constitue aujourd'hui le principal lien entre elles.
Isolée, dans une quête désespérée d'alliés, la Syrie aide l'Iran dans sa tentative d'hégémonie régionale. Depuis qu'elle a été chassée du Liban l'année dernière par la Révolution du Cèdre, la Syrie a cherché à replacer ce pays dans sa sphère d'influence. Elle soutient le Hezbollah – et aide l'Iran à lui envoyer des armes – parce que les troupes de choc du cheikh Hassan Nasrallah entretiennent la faiblesse du gouvernement de Beyrouth. Les Syriens aiment aussi se présenter comme étant les seuls Arabes à soutenir vraiment la cause palestinienne.
Autrement dit, la Syrie - du fait de sa position géographique, de ses liens avec l'Iran et son armement et de la brutalité du régime baas - est devenue la clé de l'évolution de la situation entre la Méditerranée et le Golfe. Pour sécuriser le Liban et amener le Hamas à la table de négociation avec Israël, c'est de la Syrie dont Israël et les USA doivent s'occuper, d'une manière ou d'une autre.
La position et les intérêts de la Syrie sont tels qu'il devrait être possible de l'amener à négocier. Sans doute croit-elle toujours à la "Grande Syrie" et n'a-t-elle jamais totalement accepté la souveraineté du Liban. Les troupes et les services de renseignements syriens – présents au Liban depuis 1976 – n'ont quitté le Liban qu'en 2005, uniquement en raison d'une énorme pression internationale. Ainsi, un milliard de dollars provenant de revenus de contrebande, dont une grande partie aboutissait dans les poches des soldats syriens, ont été perdus l'année dernière. Beaucoup des missiles du Hezbollah qui ont arrosé Israël portaient les marques du ministère de la défense syrien.
Mais la Syrie a une caractéristique qui la dédouane : c'est un pays laïque qui se détourne par tradition du fondamentalisme musulman. Le président Hafez El-Assad, le père du président actuel, Bachar, a massacré 38.000 insurgés à Hama en 1982, essentiellement des Frères musulmans, des sunnites fondamentalistes. Aujourd'hui, une partie de l'élite du parti Baas au pouvoir s'inquiète de l'approfondissement de l'alliance de la Syrie avec l'Iran théocratique et le Hezbollah islamiste.
Cette alliance est une réaction de peur et non un engagement. Les émirats arabes modérés du Golfe, à majorité sunnite, qui se méfient de l'influence croissante des chiites et de l'irrédentisme iranien dans la région, ont cessé de soutenir économiquement la Syrie en raison de cette alliance. Etiquetée comme appartenant à "l'axe du mal" par les USA, la Syrie a vu le soutien financier saoudien se tarir. Elle craint également ne jamais voir se matérialiser les bénéfices commerciaux qu'elle attend de la ratification de son accord d'association avec l'UE.
Tant la réticence de la Syrie dans son alliance avec l'Iran que sa situation économique constituent des opportunités qu'Israël et l'Occident devraient tester. Mais que veut la Syrie ? Comme la plupart des Arabes, Bachar El-Assad considère Israël du point de vue de la dépossession des Palestiniens, et comme eux, il en est blessé. Mais les Palestiniens sont aussi l'occasion pour lui de renforcer son régime en mettant sa propre marque sur tout règlement.
Comme son père, il fait preuve de prudence. Aussi longtemps que l'Egypte reste neutre, il ne va sans doute pas risquer une nouvelle guerre contre Israël, et encore moins contre l'Amérique ou contre les deux à la fois.
La grande question est de savoir ce qu'il veut en ce qui concerne le Liban. Si son objectif est un gouvernement libanais qui prenne en compte les authentiques inquiétudes de la Syrie quant à sa sécurité, Israël peut l'accepter. En outre, le rejet très général de la Syrie en raison de son rôle supposé dans l'assassinat de Rafik Hariri, l'ancien Premier ministre libanais, notamment parmi les maronites, les sunnites et les Druzes du Liban, fait qu'il est très improbable que le Liban soit à nouveau totalement soumis à la Syrie – à moins que le Hezbollah ne soit en position de l'exiger.
Israël a maintenant à choisir entre trois options : céder sans le dire, continuer sensiblement de la même manière dans l'espoir d'une évolution positive ou bien tenter de couper les liens de la Syrie avec l'Iran et le Hezbollah. Cette dernière option constitue le seul scénario qui pourrait arrêter la dérive islamiste au Moyen-Orient. Mais soustraire la Syrie à l'emprise iranienne signifie au bout de la route de reconsidérer véritablement la question du Golan.
Un accord avec la Syrie n'est pas à exclure, étant donné les ambiguïtés de la position d'Assad. Israël et l'Amérique devraient alors reconnaître que la Syrie a des intérêts de sécurité au Liban. Si de son coté la Syrie reconnaissait la souveraineté du Liban et si elle contribuait à contraindre le Hezbollah a devenir une force politique sans pouvoir militaire, Israël et l'Amérique pourraient persuader le gouvernement libanais de consulter la Syrie en matière de sécurité. Pour la Syrie, un accord l'amènerait à admettre que la question de l'occupation israélienne du Golan doit être résolue par de vraies négociations et non par la guerre.
Une telle ouverture diplomatique pourrait être difficile pour le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, sans même parler de l'opinion publique israélienne. Aussi, l'Europe et l'Amérique doivent-elles l'encourager dans cette voie.
Israël et l'Amérique doivent revenir sur leur refus de discuter avec la Syrie. Le temps est venu de lui garantir que si elle empêche le réarmement du Hezbollah, met fin au passage des combattants islamistes vers l'Irak et améliore progressivement la situation effroyable des droits de l'homme sur le plan intérieur, elle n'en retirera que des avantages diplomatiques et économiques, notamment par un renforcement de l'accord d'association avec l'UE.
Par ailleurs, Israël aurait tout intérêt à dialoguer avec ses ennemis. Conscient de sa vulnérabilité à des missiles, Israël sait qu'il doit avoir des frontières qu'il puisse défendre, sans risquer une agression externe. Faire que la Syrie ne soit plus une menace est un élément clé pour parvenir à cet objectif stratégique.
Elmar Brok, Jana Hybaskova et Charles Tannock sont respectivement président de la commission des Affaires étrangères, présidente de la délégation aux relations avec Israël et vice-président du sous-comité des droits de l'homme du Parlement européen.
Copyright: Project Syndicate, 2006.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
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