Tuesday, July 29, 2014
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L’abandon culturel anglais

LONDRES – On se serait attendus à davantage de bon sens de la part des Britanniques, eux qui ont quasiment inventé le concept de conciliation, et pour cela payé un lourd tribut. Il semble pourtant que le pays ne considère nullement les concessions accordées à la Chine à des fins de profit commercial comme moralement inacceptables. Pourquoi, sinon, Liu Binjie, chef de la censure en Chine, et responsable de l’étouffement des idées de l’écrivain prix Nobel et militant des Droits de l’Homme Liu Xiaobo, aurait-il été invité à réunir à Londres une délégation de 21 écrivains accrédités, ainsi qu’une dizaine de sous-fifres ministériels, afin d’y célébrer la littérature chinoise à la Foire du livre de Londres& ?

Liu est en effet l’invité d’honneur du Conseil britannique pour cet événement. Le Conseil a déclaré qu’il avait invité un certain nombre d’écrivains chinois officiellement accrédités car il aspirait à une plus grande compréhension de la littérature chinoise, ainsi qu’à la promotion de l’échange culturel entre les deux pays. Mais le monde ne saurait-il en apprendre davantage sur la Chine qu’en se contentant d’ouvrages autorisés par le Parti communiste chinois& ? Après tout, Boris Pasternak, Alexander Solzhenitsyn, Milan Kundera, et Václav Havel n’ont-ils pas autant éclairé le monde sur les sociétés répressives dans lesquelles ils vivaient que les travaux présentés par les éditeurs officiels du bloc soviétique& ?

L’excuse du Conseil n’est rien de plus qu’un écran de fumée, un fléchissement devant le totalitarisme chinois, et une insulte pour les écrivains chinois emprisonnés, entravés, ou forcés à l’exil simplement pour avoir écrit ce que leur dictait leur conscience.

Dans son ouvrage «& Mon départ de Chine& » (去国宣言), Yu Jie, écrivain exilé aux États-Unis afin d’échapper à la persécution, soutient qu’il a été contraint de fuir son pays pour pouvoir écrire librement. Avant son exil, Yu avait été jeté au cachot et torturé, Liu Xiaobo ayant remporté le prix Nobel de la paix en 2010. Au moment même de la remise de cette récompense à Oslo, plusieurs officiers de police se livraient à un passage à tabac sur la personne de Yu, lui faisant savoir qu’ils allaient le «& battre jusqu’à ce que mort s’en suive pour venger l’affront fait au gouvernement.& »& & & & & &

La Chine suscite actuellement l’exil littéraire dans une mesure bien supérieure à celle jamais atteinte par l’Union soviétique. Aucune institution gouvernementale n’aurait sollicité le chef de la censure soviétique en tant qu’invité d’honneur à un événement célébrant la littérature russe. Alors pourquoi un tel deux poids, deux mesures& ?

Nous connaissons tous la réponse à cette question& : l’argent. L’argent est en Chine, et la Grande-Bretagne et les autres pays occidentaux le convoitent. Leur souhait est de voir les consommateurs chinois acheter leurs produits. Le Premier ministre britannique David Cameron ne veut plus voir son pays exporter davantage vers la petite Irlande que vers la puissante Chine. Une légère concession dans le domaine littéraire apparaît ainsi comme un faible prix à payer.& &

Aujourd’hui, la terreur politique grandissante emporte un effet paralysant sur la société chinoise. Plus de 100 écrivains ont été jetés en prison pour avoir publié des essais politiques sur Internet, et les membres de leur famille placés sous surveillance, voire, comme l’épouse de Liu Xiaobo, assignés à résidence. &

L’an dernier, l’écrivain Zhu Yufu publiait un poème sur Internet, dans lequel il proclamait « Peuple de Chine, le temps est venu& ! / la place publique vous appartient / vos jambes aussi / il est temps de mettre un pied devant l’autre et de gagner cette place afin de faire un choix.& » Pour ces écrits, il a été écroué pour «& incitation à la subversion du pouvoir de l’État,& » et condamné à une peine de sept années d’emprisonnement. & &

Dans les sociétés répressives, la littérature de qualité est par définition subversive. Dans des mots simples, Zhu aspirait à réveiller un peuple, or, pour les dictateurs chinois, nul mot n’est plus subversif ou plus terrifiant que celui de «& choix& ».&

La Chine fait parvenir 10& 000 titres à la Foire du livre de Londres. Un tel «& choix& » peut sembler considérable, mais il serait sage de miser sur le fait qu’aucun de ces ouvrages ne soulève objectivement la question des tabous politiques de la Chine et de son histoire récente. En Chine, des milliers de «& termes sensibles& » tels que «& lamas s’immolant par le feu& », «& Droits de l’Homme& », «& manifestation de Tiananmen& », jusqu’au titre de mon livre Beijing Coma, ne peuvent même pas être entrés dans les moteurs de recherche du web. Cette liste croissante de mots interdits et de sujets tabous, que Liu Binjie et son armée de censeurs ne cessent d’enrichir, étouffe l’âme de la nation et emprisonne l’esprit de ses écrivains.& & & & & &

Le Conseil britannique maintient qu’il aspire à dévoiler «& l’extraordinaire étendue et diversité de la littérature chinoise contemporaine.& » Pourtant, tout événement véritablement divers ne se contenterait pas de réunir les 21 écrivains accrédités par l’État figurant sur la liste, mais solliciterait bien d’autres écrivains également officiellement reconnus, bien qu’à l’extrême inverse du spectre, tels que Yan Lianke, qui s’est vu refuser trois fois la permission de participer à la Foire du livre de Londres de cette année. & & & &

Un événement véritablement divers devrait également rassembler un certain nombre d’écrivains totalement contraints au silence par la Chine, tels que Wang Lixiong, Tan Hecheng, Mo Jiangang, et Yang Jisheng.

Les travaux de ces écrivains interdits sont riches de détails saisissants sur la vie chinoise contemporaine. La force littéraire qu’ils renferment découle du courage dont font preuve leurs écrivains de soulever des questions gênantes et de rédiger avec la plus grande honnêteté. La décision du Conseil britannique de les passer à la trappe, de même que d’ignorer des écrivains en exil et interdits de retour en Chine, tels que moi-même, fait de ce qui aurait dû être un événement culturel une vulgaire transaction politico-commerciale sans aucun principe.& & & & & & &

La Grande-Bretagne n’a pas seulement enfanté une très grande littérature, elle porte également en son sein une tradition de défense de la liberté d’expression, et de refuge pour les écrivains persécutés. Ni Napoléon, ni le tsar Nicholas I, ni même Hitler lorsqu’il était suscitait le compromis dans les années 1930, n’ont pu contraindre la Grande-Bretagne à faire des concessions sur le terrain de son engagement en faveur de la liberté de pensée. Or c’est aujourd’hui à l’infâme chef de la censure du Parti communiste chinois, et artisan de l’exode littéraire chinois – ainsi qu’aux avides de l’or chinois – que revient le tâche de corrompre un pays à la tradition humaniste centenaire. &

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