Wednesday, April 16, 2014
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L’appel aux armes de Breivik

NEW YORK – Supposons pour l’intérêt du débat que Geert Wilders, politicien néerlandais convaincu que l’Europe est « en phase finale d’un processus d’islamisation », ait raison lorsqu’il affirme qu’Anders Breivik, l’auteur du massacre de masse norvégien, est un fou. Wilders a twitté : « Je trouve écourant qu’un psychopathe ait profité de la lutte contre l’islamisation, et c’est une véritable gifle pour les partisans du mouvement mondial contre l’islam. »

Une telle hypothèse n’a rien de farfelu. Il est clair que diriger, fusil d’assaut à l’épaule, l’assassinat de plus de 60 jeunes innocents lors d’un camp d’été, après avoir fait exploser une bonne partie du centre-ville d’Oslo est, pour le moins, moralement excentrique - pour employer le plus fort des euphémismes - et c’est une idée qui ne viendrait jamais à l’esprit d’une personne sensée.

Il en va naturellement de même lorsqu’un groupe de jeunes hommes décide d’assassiner des centaines de personnes en se suicidant aux commandes d’avions de ligne venus frapper les imposants bâtiments publics de New York et Washington. Pourtant, ni Breivik ni les terroristes du 11 septembre 2001 n’ont tué sans raison, comme cela peut être le cas de certains tireurs américains nihilistes.  Les islamistes considèrent leurs actes de massacre au hasard non pas comme un coup de publicité personnelle, mais comme une tactique inscrite dans la ligne d’une guerre sainte contre l’Occident pêcheur et décadent.

Breivik se considère, lui, comme un guerrier du camp adverse. Sa mission avait pour objectif de protéger l’Occident de l’islamisation. Ses ennemis ne sont pas seulement les musulmans, mais également les élites libérales occidentales et leurs enfants, qui détruisent l’Europe de l’intérieur en tolérant le « multiculturalisme » et le « marxisme culturel ».

En réalité, ce qu’écrit Breivik dans son manifeste divaguant intitulé Une déclaration d’indépendance européenne se rapproche plus ou moins ce que les populistes tels que Geert Wilders déclarent. Bien évidemment, le manifeste évoque beaucoup d’autres sujets – et  notamment le fantasme d’un nouvel ordre des chevaliers Templiers – qui trahissent une tendance plus étrange, et Wilders ignore bien vite la violence des méthodes proposées par Breivik. En effet, Francesco Speroni, politicien européen de droite partisan de la Ligue du Nord italienne et membre du gouvernement de Silvio Berlusconi, s’est dit prêt à défendre Breivik, affirmant que « ses idées visaient à défendre la civilisation occidentale. »

Ainsi, avec quel degré de sérieux peut-on aborder les considérations idéologiques invoquées par des tueurs comme Breivik ou les terroristes du 11 septembre pour justifier leurs meurtres ?

Il y a de cela quelques années, l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger publiait un essai fascinant au sujet du « perdant radical ». C’est ainsi qu’il qualifie un certain nombre d’hommes, plutôt jeunes, remplis d’une haine construite sur un manque de confiance personnelle à la fois sur le plan social, économique et sexuel, sans oublier sur l’indifférence du monde qui les entoure ; une haine si forte qu’elle leur fait aspirer à l’acte suicidaire du massacre de masse.

Tout est susceptible déclencher chez eux un tel acte : le rejet d’une fille, un licenciement, l’échec à un examen. Et parfois les tueurs parviennent à des justifications idéologiques : la construction d’un islam pur, la lutte pour le communisme ou le fascisme, ou la rédemption de l’Occident. Les idéaux précis peuvent être frivoles et varient suivant la mode et les circonstances historiques. Dès lors qu’un perdant radical est décidé à de tuer, n’importe quelle raison sera bonne à prendre.

Soit. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’il existe un lien entre les idées des radicaux religieux ou politiques et les actes commis au nom de ces opinions ? Bien que les doigts se pointent sur Wilders, le fait qu’il fasse l’admiration de Breivik ne saurait expliquer les agissements d’un tueur déséquilibré, ni discréditer les idées qu’il représente. Après tout, il n’y a rien d’irrationnel ni de meurtrier à affirmer que le multiculturalisme est un idéal imparfait, que l’islam est en contradiction avec les principes occidentaux d’égalité des sexes ou du droit des homosexuels, ou encore que l’immigration de masse pourrait être porteuse de conflit social.

Ces affirmations ont commencé à émaner de conservateurs respectables et même d’une partie des rangs sociaux-démocrates dans les années 1990. Elles répondaient alors aux opinions d’une tendance libérale présomptueuse qui consistaient à considérer comme racisme sectaire toute pensée critique sur l’immigration, sur les religions ou les traditions non-occidentales.

Mais bien qu’il n’y ait rien d’intrinsèquement mauvais dans le fait de discuter des conséquences sociales de l’immigration de masse, certains populistes de Hollande, du Danemark, de France, d’Allemagne, de Belgique, de Grande-Bretagne et d’autres pays ne se sont pas arrêtés là. Notamment Wilders, qui aime à employer les expressions apocalyptiques de « lumières s’éteignant sur l’Europe » et de « survie pure et simple de l’Europe. » D’après lui, le problème ne se limite pas aux factions révolutionnaires violentes de l’islam, mais bien à l’islam lui-même : « Si vous voulez comparer l’islam à quoi que ce soit, comparez-le au communisme ou au national-socialisme, c’est-à-dire à des idéologies totalitaires. »

C’est là le langage de la guerre existentielle, le plus dangereux de tous. La terminologie de la Seconde Guerre mondiale est en effet délibérément  revisitée. Quiconque oppose une hostilité prononcée à l’encontre d’une quelconque forme d’islam est un « sympathisant » voir un « partisan » de l’ « islamo-fascisme ». Pour certains, le 11 septembre 2001 ressemble à 1938 voire à 1940. La survie même de la civilisation occidentale est en jeu. Est-ce vraiment si surprenant que certaines personnes comprennent cette rhétorique comme un appel aux armes ?

Ce que l’on sait c’est que ni Greet Wilders, ni les bloggers américains farouchement opposés à l’islam comme Scott Spencer ou Pamela Geller (qui sont abondamment cités dans le manifeste de Breivik) n’ont appelé à la violence physique. Pour autant, leurs écrits et déclarations ont véhiculé une hystérie et une violence suffisantes pour inciter un esprit dérangé. En effet, étrangement, Breivik interprète leurs écrits avec plus de rationalité que n’est rationnelle l’idée qu’une guerre pour notre survie même pourrait se contenter d’être menée par les mots.

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