Wednesday, April 23, 2014
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Plus de bombes

LONDRES – L’un des aspects les plus décourageants des débats internationaux actuels est que la menace posée par les 23 000 têtes nucléaires dans le monde – et par ceux qui veulent en fabriquer encore plus, ou n’attendent que de pouvoir les utiliser – a été consignée en marge de la politique.

Le président Barack Obama a effectivement concentré l’attention internationale avec son discours de Prague en 2009, en appelant de manière convaincante à un monde sans arme nucléaire. Il est d’ailleurs parvenu à un nouveau traité majeur avec la Russie sur la limitation des armes nucléaires, et a présidé un sommet visant à réduire la vulnérabilité des armes et du matériel nucléaires par rapport au vol ou au détournement.

Mais les questions nucléaires ne parviennent pas à trouver de résonance auprès de l’opinion publique ou à éveiller suffisamment d’élan politique. Seul un parieur fou miserait sur la ratification du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires par le Sénat américain dans un avenir proche.

Le film An Inconvenient Truth a remporté un AcademyAward, permis à Al Gore d’obtenir le Prix Nobel, et attiré l’attention internationale sur l’impact désastreux du changement climatique. Mais Countdown to Zero, un documentaire tout aussi convainquant, réalisé par la même équipe de production et expliquant de manière choquante les différentes occasions nombreuses et répétées dans lesquelles le monde a frôlé la catastrophe nucléaire, est passé pratiquement inaperçu.

Presque partout, la suffisance l’emporte sur l’anxiété. Le désastre de Fukushima au Japon a généré un intense débat sur la sécurité de l’énergie nucléaire, mais pas sur l’arme nucléaire. Il semble que la crainte d’un holocauste nucléaire se soit évanouie avec la guerre froide.  

En effet, Hiroshima et Nagasaki paraissent extrêmement lointains ; de nouveaux états nucléaires ont émergé sans que cela n’entraine la fin du monde ; aucun dispositif nucléaire terroriste n’a menacé de métropole ; et la possession d’armes nucléaires, pour les états concernés, semble être source de confort et de fierté plutôt que d’inquiétude ou d’embarras. A quelques rares exceptions, la génération actuelle de dirigeants politiques montre peu d’intérêt pour le désarmement, et à peine plus pour la non-prolifération. Et les pressions de leurs opinions publiques ne sont pas suffisantes pour les convaincre d’agir différemment.

Peu de personnes ont autant ouvré pour sortir le monde de sa suffisance que quatre des plus impitoyables réalistes à n’avoir jamais tenu un poste officiel : les anciens Secrétaires d’état américains Henry Kissinger et George Shultz, l’ancien Secrétaire américain à la défense William Perry, l’ancien Senator Sam Nunn. Dans une série d’articles motivés publiés depuis cinq ans, ils ont, de manière répétée, tiré la sonnette d’alarme sur le fait que les risques que font peser les armes nucléaires sont largement supérieurs à leur utilité dans l’environnement sécuritaire actuel. Ils en appellent en outre à une profonde refonte de la stratégie de dissuasion, de manière à minimiser, et à terme, éliminer cette dépendance envers l’arme la plus aveuglément destructrice jamais inventée.

La semaine dernière à Londres, la « bande des quatre » s’est réunie en privé avec d’éminents chercheurs de groupes de réflexion et une trentaine d’anciens ministres de la défense et des affaires étrangères, de généraux, d’ambassadeurs, qui partagent leurs inquiétudes et leur engagement. Mais notre âge moyen dépasse les 65 ans et les limites de notre efficacité ont été joliment résumées par l’ancien ministre de la défense britannique Des Browne : « Les personnes qui ont compté veulent véritablement s’atteler à cette question. Le problème est que ceux qui comptent aujourd’hui ne font rien. »

Un simple pansement ne suffira pas. Faire en sorte que les messages qui ressortent de cette réunion de Londres marquent véritablement la conscience politique et l’opinion publique sera un processus long et difficile. Mais ces messages exigent d’être entendus, et il nous faudra être persévérants.

Le premier message est que la menace d’une catastrophe provoquée par l’arme nucléaire demeure dangereusement présente. La capacité destructrice des stocks internationaux existants est égale à 150 000 bombes d’Hiroshima, et leur manipulation constitue un potentiel permanent d’erreur humaine, d’erreur de système ou d’erreur de jugement sous l’effet du stress.

Le conflit entre le Pakistan et l’Inde est un conflit latent dévastateur, et la Corée du Nord et l’Iran restent des sources volatiles d’inquiétude. Nous savons que les groupes terroristes ont la capacité de fabriquer des dispositifs nucléaires et les moyens de les faire exploser n’importe où ; mais nous ne pouvons pas être certains de pouvoir indéfiniment leur interdire l’accès au matériau fissible dont ils ont besoin pour les fabriquer.

Le second message est que la doctrine de dissuasion nucléaire de la guerre froide n’est plus pertinente dans le monde actuel. Tant que l’arme nucléaire existera, des états pourront justifier le maintien d’une capacité de dissuasion nucléaire minimum. Mais cela peut se faire sans qu’il y ait d’armes en alerte rouge, et avec des arsenaux considérablement réduits dans le cas des États-Unis et de la Russie, et au pire, aux niveaux actuels pour les autres pays possédant l’arme nucléaire.

Le troisième message est que si les puissances nucléaires existantes veulent sincèrement éviter que d’autres ne rejoignent leur club, ils ne peuvent continuer de justifier de la possession d’armes nucléaires comme moyen de protection, pour eux-mêmes ou leurs alliés, contre d’autres armes de destruction massive, surtout les armes biologiques ou conventionnelles. En effet, l’unique question très délicate qui constitue un frein à un réel élan vers le désarmement – certainement dans le cas du Pakistan contre l’Inde, et de la Russie et de la Chine contre les États-Unis – est celle qui concerne les déséquilibres entre les différents arsenaux d’armes conventionnelles, et les moyens de s’atteler à cette question doivent être remis en tête de l’ordre du jour politique.

Le dernier message est que ni une approche décousue, ni la persuasion au moyen de slogans vides ne fera l’affaire. Le désarmement nucléaire, la non-prolifération, le contre-terrorisme et la réduction des risques induits par l’énergie nucléaire civile sont inextricablement liés et demandent un engagement durable autour d’un ordre du jour complet et d’un argumentaire détaillé. Il est peu probable que quelques voix ici ou là et des tweets soient la voie idéale pour sortir du nucléaire.

Kissinger est loin d’être une icône idéaliste. Mais il est toujours bon de l’écouter et surtout au sujet de la question qu’il pose depuis des années : lorsque la prochaine catastrophe nucléaire surviendra, et elle surviendra certainement, le monde devra impérativement y répondre. Pourquoi ne pas commencer dès maintenant ?

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