European Economies
Les hautes clôtures font les mauvais voisins en Europe
Tito Boeri
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Les bonnes clôtures font les bons voisins, comme l'écrivait le poète Robert Frost. Malheureusement, l'Union européenne semble prendre la fantaisie poétique de Frost comme une ordonnance politique importante.
En effet, comment l'Union européenne se prépare-t-elle à accueillir les citoyens des dix pays qui la rejoindront en mai ? Tout simplement en leur claquant la porte au nez et en installant des législations de protection pour les forcer à rester à l'extérieur avant tout.
En fait, l'Union fait même pire. Puisqu'il n'existe aucun accord de niveau européen sur les règlements à appliquer aux nouveaux citoyens de l'Union, chaque pays membre établit ses propres règlements sans aucune coordination.
Certains de ces règlements en cours de création sont draconiens. L'Autriche et l'Allemagne - jusqu'à présent les deux plus grands bénéficiaires de l'immigration de l'Europe de l'Est, en accueillant les quatre cinquième - ont annoncé l'an dernier qu'ils allaient restreindre l'immigration provenant des nouveaux États membres pour la durée totale de la période de transition, soit sept années. La France et la Belgique restreindront l'immigration des nouveaux citoyens de l'Union européenne pendant les deux premières années de la période de transition au moins.
La Suède semblait avoir adopté une position libérale dans un premier temps, mais reporte maintenant l'ouverture de ses frontières et pourrait réduire l'accès des immigrants aux aides sociales. Le gouvernement danois s'est presque effondré en janvier quand le ministère du Travail proposa d'ouvrir le marché du travail à tous les nouveaux citoyens de l'UE qui peuvent apporter la preuve qu'ils ont trouvé un emploi.
La Grèce et l'Italie ont gardé le silence jusqu'à présent, ce qui signifie probablement qu'elles conserveront les restrictions actuelles vis-à-vis des nouveaux États membres : ils seront de facto traités de la même façon que tout immigrant hors UE. Ainsi, tous les pays frontaliers des nouveaux États membres se fermeront à la migration en provenance de la " Nouvelle Europe ".
Tous ces barrages reflètent l'inquiétude générale croissante envers les citoyens des nouveaux États membres émigrant pour profiter des systèmes d'aide sociale généreux de l'Union. Pas étonnant, alors, que les chutes les plus spectaculaires de soutien populaire pour l'élargissement enregistrées par les sondages européens se soient produites dans les pays de l'UE bénéficiant des services d'aide sociale les plus généreux. Mais le soutien à l'élargissement faiblit partout, au seuil de l'entrée des nouveaux pays.
Au même moment, refermer la porte de l'Union sur ses citoyens les plus récents ne résoudra pas le problème de l'accès aux services sociaux et fera certainement du tort à la croissance économique. Sur les marchés de l'emploi de l'Union européenne qui se caractérisent par leur faible mobilité, tels que ceux qui existent en Europe occidentale ou en Europe méridionale, les migrants peuvent jouer un rôle très important. En accroissant la productivité moyenne, ils contribuent non seulement à renforcer la croissance mais aussi à atteindre des revenus par tête plus élevés.
En fait, du fait des distorsions dans la définition des salaires -souvent fixés sans réelle correspondance avec les taux de productivité de la main d'œuvre locale- les travailleurs émigrés contribuent même à réduire le taux de chômage en Europe occidentale et méridionale. De plus, refermer la porte ne résoudra pas la question de l'accès aux aides sociales puisque l'immigration illégale représente un menace pire que l'immigration légale : elle exploite les ressources disponibles sans rien contribuer en retour pour les aides sociales même si la majeure partie des immigrés sont jeunes et travaillent.
Le meilleur moyen de traiter la peur de l'immigration comme source d'abus pour les systèmes sociaux serait d'adopter des quotas transitionnels communs et plutôt généreux au niveau de l'Union européenne dans son ensemble, puis de les supprimer rapidement s'ils ne sont pas remplis. Des quotas de migration sont préférables à tout autre type de restriction parce qu'ils permettent qu'au moins une partie des bénéfices potentiels en matière d'aide sociale issus de l'immigration soit réalisés. Les quotas pourraient être déterminés selon les périodes historique de forte immigration - selon, par exemple, un flot annuel de 400 000 personnes pour l'ensemble de l'Union européenne.
Alors que ces restrictions transitionnelles sont mises en place, des réformes doivent être entreprises pour répondre aux questions qui sous-tendent les craintes du public face à l'immigration. La racine de cette peur, bien sûr, se trouve dans les vastes différences de revenus qui existent entre les citoyens de la Lituanie, par exemple, et de ceux de la plupart des pays de l'Union.
Bien sûr, la convergence économique est une affaire de longue haleine. Ainsi, les politiques de redistribution de l'Union européenne devraient être réformées pour décourager les citoyens des pays membres les plus pauvres de partir faire emplette d'aide sociale. Ici le problème reste l'incompatibilité des assurances sociales d'une part, où les aides que l'on reçoit sont fondées sur les contributions faites, et d'autre part, les programmes d'aide sociale qui impliquent des transferts en liquide.
Tous les pays de l'Union européenne ainsi que les nouveaux membres doivent être encouragés à adapter leurs programmes d'aide sociale (qui sont aussi présents dans les nouveaux pays membres), de sorte qu'ils répondent tous à certaines exigences fondamentales. Une coordination de ces revenus minimum garantis à l'échelle de l'Union européenne doit graduellement se mettre en place avec l'intention, à long terme, de mettre en place un filet de sécurité valable dans toute l'Union européenne et formant un de ses piliers institutionnels.
Tito Boeri enseigne l'économie à l'université Bocconi de Milan et dirige la fondation Fondazione De Benedetti.
Copyright: Project Syndicate, mars 2004.
Traduit de l'anglais par Catherine Merlen
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