Friday, July 25, 2014
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L'Italie menacée par les conflits d'intérêt

ROME –Le site internet du ministère italien des Affaires étrangères célèbre la Tunisie pour ses "caractéristiques idéales" et sa "stabilité politique et sociale". Maintenant qu'un soulèvement populaire a renversé le président tunisien Ben Ali, les puissances occidentales devraient comprendre tout le risque qu'il y a à soutenir les dictateurs arabes en échange d'un succédané de stabilité. Mais en Italie, ce soulèvement rappelle douloureusement l'enchevêtrement de conflits d'intérêts au centre duquel on trouve Berlusconi.  

Beaucoup d'Italiens se souviennent que l'Italie a soutenu Ben Ali dans son ascension vers le pouvoir et qu'il a par la suite donné refuge à Bettino Craxi, l'ancien Premier ministre italien (et mentor de Berlusconi) qui avait fui le pays en 1994 pour échapper à une condamnation pour corruption. Il est mort dans la station balnéaire d'Hammamet et il y est enterré.

Plus récemment, la "Tunisan connection" de Berlusconi a fait surface en relation avec l'un des dossiers les plus troubles associés à la politique étrangère de Berlusconi : le dossier libyen. En septembre 2009, le quotidien anglais The Guardian a publié un article sur l'entreprise Quinta Communications qui appartient à Tarak Ben Ammar, un homme d'affaires d'origine tunisienne  associé de longue date de Berlusconi. D'après cet article, Quinta est contrôlé en partie par deux sociétés d'investissement, l'une appartenant à la famille Berlusconi et l'autre à la famille Kadhafi par l'intermédiaire d'une filiale. Le fait que Berlusconi et Kadhafi soient indirectement les propriétaires de Quinta n'a jamais été démenti.

Si Berlusconi n'était qu'un magnat, ce genre de chose ne ferait guère sourciller. Depuis des décennies les institutions financières libyennes investissent en Italie. Si Berlusconi n'était qu'un homme d'Etat, on pourrait dire que la realpolitik est une prérogative acceptable de la part d'un pays souverain : les considérations stratégiques l'emportent souvent sur des objectifs plus nobles tels que la défense des droits humains. Ainsi que Berlusconi l'a dit franchement, de bonnes relations avec la Libye, c'est "moins d'immigrés clandestins et davantage de pétrole".

Le problème avec Berlusconi est que son empire commercial qui s'étend des médias et de l'édition aux assurances et à la publicité peut influer sur sa politique étrangère. Et lorsque des questions délicates telles que l'immigration ou la sécurité énergétique sont en jeu, cela peut également avoir des conséquences pour les habitants d'autres pays.

Les échanges diplomatiques publiés par Wikileaks mettent en évidence une pratique habituelle dans les relations de Berlusconi avec la Russie. Dans ce domaine les diplomates américains eux aussi émettent des réserves. Ils se disent préoccupés par les accords commerciaux entre Berlusconi et la Russie qui "manquent souvent de transparence" et estiment que beaucoup de ses partenaires commerciaux sont fortement impliqués dans la politique énergétique russe. Dans ces documents, un ancien ambassadeur américain déclare à de multiples reprises que Berlusconi a "une relation financière profitable" avec le Kremlin.

On peut sûrement contester ces accusations et Berlusconi était prompt à s'en dégager par une plaisanterie. Mais on ne peut se débarrasser aussi facilement de la question sous-jacente, à savoir : l'Italie est-elle digne de confiance ?

A l'image des diplomates américains, le reste de la communauté internationale a le droit de se poser des questions sur les priorités internationales de l'empire commercial de Berlusconi : influent-elle sur la politique étrangère italienne, comment Berlusconi peut-il faire la preuve que ce n'est pas le cas ? Du fait de sa capacité incontestable à rebondir et des péripéties de sa vie privée, la plupart des Italiens prêtent moins d'attention au reste du monde. Rarement les intérêts personnels du Premier ministre d'un pays occidental ont pu potentiellement peser autant sur sa politique étrangère.

Ce conflit d'intérêt peut faire des dégâts qui vont au-delà de la perte de confiance de ses alliés. Il pourrait porter atteinte à la crédibilité de l'Europe quand elle met en avant l'Etat de droit et conforter les accusations du "deux poids, deux mesures" souvent portées contre la politique des pays occidentaux. Ainsi le Premier ministre russe Poutine aurait eu ce mot face aux critiques de l'Europe à l'égard de la corruption et du crime organisé dans son pays : "mafia n'est pas un mot d'origine russe".

On peut voir sur YouTube une interview de Berlusconi datant de 1986 dans laquelle il est interrogé sur l'une de ses chaînes de télévision par un journaliste aguerri, Enzo Biagi (qui deviendra plus tard un adversaire farouche). Devant une carte d'Europe datant de la guerre froide, celui qui était alors simplement un chef d'entreprise se vantait de sa réussite. Pour conclure l'interview il a déclaré que l'expansion de ses chaînes de TV vers l'étranger jouerait un rôle essentiel dans l'unification européenne.

Même si ce projet ne s'est pas réalisé, les idées qui le sous-tendaient ont de quoi inquiéter les partenaires de l'Italie.

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