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Le spectre d’un nouveau Tchernobyl dans la crise ukrainienne

LOS ANGELES – Vingt ans après l’explosion de sa centrale de Tchernobyl, l’Ukraine est confrontée à un risque nucléaire nouveau : la possibilité de voir les différents réacteurs du pays devenir la cible d’interventions nucléaires, dans l’hypothèse d’une invasion par la Russie. S’exprimant lors du Sommet de La Haye sur la sécurité nucléaire au mois de mars, le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Deshchytsia, a évoqué une « menace potentielle sur de multiples installations nucléaires » dans le cas où les événements dégénéreraient en guerre ouverte.

Ce mois-ci, Ihor Prokopchuk, ambassadeur de l’Ukraine auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique, a adressé un courrier au conseil d’administration de l’organisation, mettant en garde sur le risque de voir une invasion soulever une « menace de contamination radioactive en Ukraine ainsi que sur le territoire d’États voisins. » À Kiev, le parlement ukrainien a répondu en préconisant l’intervention d’observateurs internationaux autour de la protection des centrales, le gouvernement renforçant ses propres efforts en la matière malgré des finances en berne.

Les inquiétudes de l’Ukraine constituent-elles une simple hyperbole – une « calomnie, » pour reprendre l’expression du Kremlin – ou doivent-elles être prises au sérieux ? Du côté du gouvernement ukrainien, l’anxiété est réelle. Ceux-là mêmes des Ukrainiens qui sont nés après 1986 ont conscience de ce que pourrait représenter une catastrophe tchernobylienne issue cette fois-ci des combats.

L’expérience historique est relativement exempte d’enseignements autour de la possibilité ou non pour les pays en guerre d’éviter les dégâts au niveau de leurs sites nucléaires. À l’exception du conflit des Balkans dans les années 1990, aucune guerre n’a à ce jour été menée entre plusieurs États équipés de réacteurs nucléaires. Dans le cas des Balkans, les chasseurs de l’armée de l’air serbe avaient bel et bien survolé la centrale nucléaire slovène de Krško, dans une démarche d’intimidation entreprise au début du conflit, les nationalistes radicaux serbes menaçant pour leur part de déployer certaines substances radioactives dans le cadre d’attaques ciblées.

La Serbie avait par la suite plaidé sa cause auprès de l’OTAN, en demandant que son important réacteur de recherche de Belgrade ne soit pas bombardé. Fort heureusement, la guerre avait pris fin sans qu’aucun réacteur ne soit touché.

Bien que cet épisode passé nous permette d’espérer que les dirigeants militaires et politiques y réfléchiront à deux fois avant de s’attaquer à des réacteurs nucléaires, l’ampleur de l’entreprise nucléaire ukrainienne nécessite une plus grande préoccupation de la part de la communauté internationale. À l’heure actuelle, 15 centrales vieillissantes assurent 40% de la fourniture en électricité de l’Ukraine (le pays ayant fermé plusieurs réacteurs opérationnels situés à proximité du réacteur endommagé de Tchernobyl). Concentrés sur quatre sites, les réacteurs à eau pressurisée ukrainiens présentent une conception plus stable que le RMBK de Tchernobyl. Ils n’en demeurent pas moins susceptibles de propager des substances radioactives en cas d’effondrement de leurs barrières de protection.

La Russie ayant elle aussi souffert des graves conséquences de l’incident de Tchernobyl, il est à espérer que le Kremlin se refuse à bombarder intentionnellement les centrales. Pour autant, toute guerre s’accompagne d’accidents et d’erreurs humaines, le risque existant de voir l’attaque d’une centrale nucléaire déboucher sur une fusion de réacteur.

Une perte d’alimentation électrique hors site pourrait par exemple constituer un sérieux problème. Bien que les centrales nucléaires soient copieusement productrices d’électricité, elles nécessitent également un approvisionnement électrique issu d’autres sources pour pouvoir fonctionner. À défaut de cette énergie extérieure, les pompes de refroidissement peuvent cesser de fonctionner, de même que le flux d’eau évacuant la chaleur du cœur du réacteur – un processus nécessaire même lorsque ce réacteur est à l’arrêt.

Face à ce risque, les centrales nucléaires disposent d’importants générateurs de secours au diesel, capables de fonctionner pendant plusieurs jours – jusqu’à épuisement du carburant. Les fusions de réacteur survenues en 2011 au sein de la centrale électrique japonaise de Fukushima Daiichi illustrent ce qu’il peut se produire en cas de rupture de l’approvisionnement principal et de l’alimentation de secours.

Autant de vulnérabilités qui soulèvent d’inquiétantes interrogations dans l’hypothèse d’une guerre. Le feu des combats pourrait tout à fait affecter les centrales électriques extérieures aux sites nucléaires, perturber les lignes de transmission approvisionnant le réacteur, ou encore empêcher l’alimentation des générateurs de secours de la centrale. Les opérateurs pourraient également abandonner leur poste à l’approche des violences.

Par ailleurs, il ne serait pas impossible de voir des combattants s’approprier une ou plusieurs centrales nucléaires, et menacer de saboter les lieux en libérant des éléments radioactifs afin d’intimider l’ennemi. D’autres pourraient s’y réfugier, créant une dangereuse impasse. L’impuissance des commandements militaires, ou encore le simple flou associé à la guerre, pourrait alors aboutir au bombardement des centrales concernées.

Chacun de ces scénarios pourrait déboucher sur une sérieuse contamination radiologique. Et bien que nul n’ait intérêt à voir survenir une propagation radioactive, il nous faut envisager l’imprévu en cas d’explosion d’un conflit.

De telles émissions nucléaires ukrainiennes pourraient aussi bien dépasser Tchernobyl que Fukushima. Le contexte de guerre pourrait alors empêcher les équipes d’urgence d’accéder à une centrale touchée afin de contenir la propagation radiologique en cas de défaillance des mécanismes de confinement du réacteur. Face à l’absence de services gouvernementaux axés sur les combats, les civils fuyant la contamination radioactive se retrouveraient quant à eux démunis, ne sachant ni quoi faire, ni comment gagner un lieu préservé.

Le président russe Vladimir Poutine ferait bien de méditer sur ces risques avant d’ordonner une invasion militaire en Ukraine. Si toutefois la guerre venait à éclater, il s’agira alors pour les combattants de tout faire pour maintenir le conflit à l’écart des emplacements nucléaires ainsi que des sources d’alimentation hors site approvisionnant ces emplacements.

Il serait judicieux que les exploitants de centrales accumulent un stock de carburant diesel suffisant pour maintenir la capacité des générateurs d’urgence, et procèdent à la vérification et à la maintenance de ces générateurs afin de garantir leur fonctionnement opérationnel. Dans l’hypothèse où les combats feraient rage à proximité de réacteurs, l’Occident doit être prêt à mobiliser une force d’intervention capable de sécuriser les centrales et de garantir le fonctionnement des générateurs, et disposé, en cas de fusion nucléaire, à œuvrer auprès des deux camps en direction d’un cessez-le-feu qui permette de contenir la catastrophe. Compte tenu des enjeux, nous n’avons d’autre choix que de nous préparer au pire.

Traduit de l’anglais par Martin Morel