Wednesday, July 23, 2014
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Le spectre d’un nouveau Tchernobyl dans la crise ukrainienne

LOS ANGELES – Vingt ans après l’explosion de sa centrale de Tchernobyl, l’Ukraine est confrontée à un risque nucléaire nouveau : la possibilité de voir les différents réacteurs du pays devenir la cible d’interventions nucléaires, dans l’hypothèse d’une invasion par la Russie. S’exprimant lors du Sommet de La Haye sur la sécurité nucléaire au mois de mars, le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Deshchytsia, a évoqué une « menace potentielle sur de multiples installations nucléaires » dans le cas où les événements dégénéreraient en guerre ouverte.

Ce mois-ci, Ihor Prokopchuk, ambassadeur de l’Ukraine auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique, a adressé un courrier au conseil d’administration de l’organisation, mettant en garde sur le risque de voir une invasion soulever une « menace de contamination radioactive en Ukraine ainsi que sur le territoire d’États voisins. » À Kiev, le parlement ukrainien a répondu en préconisant l’intervention d’observateurs internationaux autour de la protection des centrales, le gouvernement renforçant ses propres efforts en la matière malgré des finances en berne.

Les inquiétudes de l’Ukraine constituent-elles une simple hyperbole – une « calomnie, » pour reprendre l’expression du Kremlin – ou doivent-elles être prises au sérieux ? Du côté du gouvernement ukrainien, l’anxiété est réelle. Ceux-là mêmes des Ukrainiens qui sont nés après 1986 ont conscience de ce que pourrait représenter une catastrophe tchernobylienne issue cette fois-ci des combats.

L’expérience historique est relativement exempte d’enseignements autour de la possibilité ou non pour les pays en guerre d’éviter les dégâts au niveau de leurs sites nucléaires. À l’exception du conflit des Balkans dans les années 1990, aucune guerre n’a à ce jour été menée entre plusieurs États équipés de réacteurs nucléaires. Dans le cas des Balkans, les chasseurs de l’armée de l’air serbe avaient bel et bien survolé la centrale nucléaire slovène de Krško, dans une démarche d’intimidation entreprise au début du conflit, les nationalistes radicaux serbes menaçant pour leur part de déployer certaines substances radioactives dans le cadre d’attaques ciblées.

La Serbie avait par la suite plaidé sa cause auprès de l’OTAN, en demandant que son important réacteur de recherche de Belgrade ne soit pas bombardé. Fort heureusement, la guerre avait pris fin sans qu’aucun réacteur ne soit touché.

Bien que cet épisode passé nous permette d’espérer que les dirigeants militaires et politiques y réfléchiront à deux fois avant de s’attaquer à des réacteurs nucléaires, l’ampleur de l’entreprise nucléaire ukrainienne nécessite une plus grande préoccupation de la part de la communauté internationale. À l’heure actuelle, 15 centrales vieillissantes assurent 40% de la fourniture en électricité de l’Ukraine (le pays ayant fermé plusieurs réacteurs opérationnels situés à proximité du réacteur endommagé de Tchernobyl). Concentrés sur quatre sites, les réacteurs à eau pressurisée ukrainiens présentent une conception plus stable que le RMBK de Tchernobyl. Ils n’en demeurent pas moins susceptibles de propager des substances radioactives en cas d’effondrement de leurs barrières de protection.

La Russie ayant elle aussi souffert des graves conséquences de l’incident de Tchernobyl, il est à espérer que le Kremlin se refuse à bombarder intentionnellement les centrales. Pour autant, toute guerre s’accompagne d’accidents et d’erreurs humaines, le risque existant de voir l’attaque d’une centrale nucléaire déboucher sur une fusion de réacteur.

Une perte d’alimentation électrique hors site pourrait par exemple constituer un sérieux problème. Bien que les centrales nucléaires soient copieusement productrices d’électricité, elles nécessitent également un approvisionnement électrique issu d’autres sources pour pouvoir fonctionner. À défaut de cette énergie extérieure, les pompes de refroidissement peuvent cesser de fonctionner, de même que le flux d’eau évacuant la chaleur du cœur du réacteur – un processus nécessaire même lorsque ce réacteur est à l’arrêt.

Face à ce risque, les centrales nucléaires disposent d’importants générateurs de secours au diesel, capables de fonctionner pendant plusieurs jours – jusqu’à épuisement du carburant. Les fusions de réacteur survenues en 2011 au sein de la centrale électrique japonaise de Fukushima Daiichi illustrent ce qu’il peut se produire en cas de rupture de l’approvisionnement principal et de l’alimentation de secours.

Autant de vulnérabilités qui soulèvent d’inquiétantes interrogations dans l’hypothèse d’une guerre. Le feu des combats pourrait tout à fait affecter les centrales électriques extérieures aux sites nucléaires, perturber les lignes de transmission approvisionnant le réacteur, ou encore empêcher l’alimentation des générateurs de secours de la centrale. Les opérateurs pourraient également abandonner leur poste à l’approche des violences.

Par ailleurs, il ne serait pas impossible de voir des combattants s’approprier une ou plusieurs centrales nucléaires, et menacer de saboter les lieux en libérant des éléments radioactifs afin d’intimider l’ennemi. D’autres pourraient s’y réfugier, créant une dangereuse impasse. L’impuissance des commandements militaires, ou encore le simple flou associé à la guerre, pourrait alors aboutir au bombardement des centrales concernées.

Chacun de ces scénarios pourrait déboucher sur une sérieuse contamination radiologique. Et bien que nul n’ait intérêt à voir survenir une propagation radioactive, il nous faut envisager l’imprévu en cas d’explosion d’un conflit.

De telles émissions nucléaires ukrainiennes pourraient aussi bien dépasser Tchernobyl que Fukushima. Le contexte de guerre pourrait alors empêcher les équipes d’urgence d’accéder à une centrale touchée afin de contenir la propagation radiologique en cas de défaillance des mécanismes de confinement du réacteur. Face à l’absence de services gouvernementaux axés sur les combats, les civils fuyant la contamination radioactive se retrouveraient quant à eux démunis, ne sachant ni quoi faire, ni comment gagner un lieu préservé.

Le président russe Vladimir Poutine ferait bien de méditer sur ces risques avant d’ordonner une invasion militaire en Ukraine. Si toutefois la guerre venait à éclater, il s’agira alors pour les combattants de tout faire pour maintenir le conflit à l’écart des emplacements nucléaires ainsi que des sources d’alimentation hors site approvisionnant ces emplacements.

Il serait judicieux que les exploitants de centrales accumulent un stock de carburant diesel suffisant pour maintenir la capacité des générateurs d’urgence, et procèdent à la vérification et à la maintenance de ces générateurs afin de garantir leur fonctionnement opérationnel. Dans l’hypothèse où les combats feraient rage à proximité de réacteurs, l’Occident doit être prêt à mobiliser une force d’intervention capable de sécuriser les centrales et de garantir le fonctionnement des générateurs, et disposé, en cas de fusion nucléaire, à œuvrer auprès des deux camps en direction d’un cessez-le-feu qui permette de contenir la catastrophe. Compte tenu des enjeux, nous n’avons d’autre choix que de nous préparer au pire.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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  1. CommentedDavid Donovan

    Moreover, combatants could invade nuclear plants and threaten sabotage to release radioactive elements to intimidate their opponents.

  2. CommentedEdward Ponderer

    I certainly agree with the author, and must agree with the wider application and amplification of the same fear brought out in such well-written detail by Bill Duff. We must realize even this expansive game of booby trap against the backdrop of economic, ecological & climactic, fresh water & waste management crises, and on and on, that face us with there own lynch pins -- many already drawn. To an extent we are already in free fall and like the proverbial unfortunate fellow whose fell off a skyscraper and has reach the half-way mark, should read the warning signs and not imagine "so far, so good."

    We need a parachute, we need a way out, and our individual, self-interested national governments are not doing this--being "selfish to death" as huge, greedy & immature little children. There should be honest round table discussions towards a true world government--as Albert Einstein had called for in the late 1940's and early 1950's knowing that otherwise we would inevitably destroy ourselves. The selfish bureaucratic rot that calls itself the "United" Nations must be replaced by such a true government.

    This UN protects financial powers, strong-men, and military interests, and supports blocs of ideological, national, and religious hatred and dominance against minorities--intra-state and full state (it is always the "biggest guy"in a wider conflict who has power in the UN, whatever the propaganda about concern for the "littlest guy" under the thumb of the little guy made out to be "the monster." Because of this arrangement, selfishness continues to dominate which means that we will not work together truly, which means that we are all doomed.

    A new world government must be based on mutual responsibility. Plain and simple, the discipline to eliminate one's own interests complete from the picture, and honestly understand and present everyone else's. Then in this, are true needs and protection for all guaranteed.

    This is childish idealism! -- Not any more, but it is a matter of a bit of education to our growing integral nature. I wouldn't attempt to force children who are holding their breaths till blue in the face to get what they want--when the time comes, they'll breathe all right--a literal "conspiracy," breathing together, naturally become one organic body as it were. That is, if is still within their physical power to do so. So I would only cajole them to the extent I could with such education, so that they at least keep reality in the back of their minds till then. That way, hopefully, they will not "guarantee" their stubbornness by tying plastic bags around their heads, or chaining a heavy steel ball to their legs and letting it fall into the sea.

  3. CommentedBill Duff

    One 'Worst Case Scenario'

    A commando team successfully weaponizes a Spent Fuel Pool in western France. The Spent Fuel Pool begins to fission, releasing 100X Chernobyl nuclear fallout in a matter of hours. Fluctuating water level conditions set off a chain reaction creating a small, (fizzle yield) atomic explosion. France and Germany would sustain more than 50 million deaths, within weeks. The contamination exclusion zone would depopulate Western Europe, one way or another.

  4. CommentedBill Duff

    One commando team, with ANY political, economic, or personal agenda, can EASILY weaponize a Spent Fuel Pool. The PRIMARY Consequences would be approximately 20X Chernobyl.

    The secondary disaster, from such an act, would REQUIRE abandonment of OTHER nearby nuclear reactors and Spent Fuel Pools. The disaster would cascade across a region. The ensuing multiple site disaster would depopulate a vast region, perhaps a hemisphere.

  5. CommentedBill Duff

    A simple glance at this map, will reveal the global nuclear reactor high risk areas, parabellum, terrorists, natural disasters and operator error. Even higher public health risks (20X) are present from the Spent Fuel Pools associated with these nuclear reactors. The high vulnerability areas are Western Europe, The USA Eastern Seaboard, and Japan.

    http://nuclearinfo.net/twiki/pub/Nuclearpower/CurrentReactors/world_map.png

  6. CommentedBill Duff

    The bureaucrat reluctance to relay bad news, may play a significant factor. Former Japan Prime Minister Naoto Kan, Former USA President Jimmy Carter and Former President of the Soviet Union Mikhail Sergeyevich Gorbachev each complained that they were neither fully, nor accurately briefed on nuclear accident severity. How much of this is politician hyperbole versus reality, is perhaps anyone’s guess.

  7. CommentedBill Duff

    Back Up heat exchangers and contaminated water storage are needed, in the event of loss of ultimate heatsink, as occurred in Fukushima. Several fire engines are needed on site, for portable pumping capability.

    On site storage of Boron, Zeolyte and water filters.

    Predistribution of anti-radiation medications such as KI and Radiogardase, to regional homes, hospitals, schools, and local government offices.

    Install HVAC ‘make-up-air’ HEPA (High Energy Particulate Air) filters in homes, business and public buildings, or cut outside air source off.

  8. Commentedj. von Hettlingen

    Mr. Bennett Ramberg fears "a nuclear specter of a different kind" in the Ukraine crisis, as its nuclear power plants could be in grave danger if open war breaks out between Russian and Ukrainian forces. For Ukraine and its neighbours, "the angst is real". Even if plants aren't directly targeted, the collateral damage could have "serious consequences".
    As Mr. Ramberg points out: "Fighting could disrupt off-site power plants or transmission lines servicing the reactor, and could also prevent diesel fuel from reaching the plant to replenish standby generators. Operators could abandon their posts should violence encroach." He warns that without close monitoring, a nuclear power plant could suffer a radioactive emission greater than Chernobyl or Fukushima.
    Many Russians and Ukrainians still have vivid memory of the Chernobyl accident. Ukraine was then only a Soviet republic with limited local powers. Any serious emergency, especially one involving the centralised and highly secretive nuclear industry, was reported straight to Moscow.
    After the explosion on 26 April 1986, Moscow was slow to admit what had happened, even after increased radiation was detected in other countries. There was scepticism and anger about official pronouncements. The lack of information led to exaggerated claims of the number killed by the blast in the immediate area.
    Mikhail Gorbachev had only been in power just over a year and he went on television, admitting the situation was serious. By trying to hide the extent of contamination, he said the worst had been avoided. Few at the time realised he was referring to the danger of a thermo-nuclear explosion. Behind a publicly proclaimed calm there was real panic.
    In Ukraine journalists got little information from state media, except that petrol was nowhere to be found and children were kept indoors, behind closed windows. Locals in the region, who could have seen the reactor on the horizon, saw a red pile smouldering and black cloud billowing skywards.
    After the disaster no bold reforms were made. Twenty eight years later contamination is still a problem, and many victims haven't forgotten the world's worst nuclear accident they suffered. In their vague memory of a gleaming white town, surrounded by woodland, Chernobyl is a zone fenced off, to keep out human habitation.
    So "it is to be hoped that the Kremlin would recoil at the idea of bombing the plants intentionally".

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