Thursday, October 23, 2014
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Argentine : Retour vers le futur

Parce qu'il a demandé une annulation de plus de 90% de la dette extérieure de son pays, le président argentin Nestor Kirchner est souvent qualifié d'anticapitaliste à tout crin. Mais, quels que soient ses motifs, le climat d'anxiété qui a poussé l'Argentine à conclure un accord de dernière minute avec le FMI par lequel elle s'engage à rembourser 3,1 milliards de dollars va peut-être permettre de redorer l'un des blasons du capitalisme : la juste évaluation des risques.

Le développement économique suppose des flux financiers et la constitution de dettes. A l'intérieur d'un cadre national, faillites et défauts de paiement sont monnaie courante. Les faillites en nombre sont même un signe de vitalité économique, car les cessations de paiement traduisent la volonté de jouer et de prendre des risques en misant sur l'innovation.

Aujourd'hui, il y a davantage de faillites aux USA que dans l'Union européenne ; et après une faillite, les Américains ont moins de difficulté que les Européens à rebondir sur une autre opération. En conséquence de quoi, les Américains sont mieux préparés à l'innovation.

Mais on ne parle guère de faillite ou de défaut de paiement dans l'histoire financière des 60 dernières années. Aussi, la prospérité est moins répandue et les marchés internationaux moins dynamiques qu'ils ne pourraient l'être.

Au 19° siècle, durant l'entre-deux-guerres et les années de dépression du 20° siècle, les défauts de paiement étaient fréquents. C'était régulièrement le cas d'emprunteurs comme l'Argentine ou l'Empire ottoman. Ils étaient sanctionnés pendant quelques années en ne pouvant accéder aux marchés financiers internationaux. Leurs créanciers étaient aussi sanctionnés, car leurs instruments (essentiellement des obligations) perdaient toute valeur. Le marché sanctionnait donc les risques abusifs.

Dans certains cas, celui de l'Empire ottoman ou de l'Egypte par exemple, les créanciers imposaient une restructuration financière par la force ou sous la menace de la force ; mais cela ne passait pas nécessairement par la diplomatie de la canonnière. Ainsi, l'Argentine a de son plein gré négocié un accord en 1893.

Ce système a bien fonctionné aussi longtemps que la situation dans un pays n'avait pas d'impact négatif sur les autres et qu'il n'y avait pas de risque systémique ou une contagion systémique. Quand l'Argentine n'a pas honoré sa dette dans les années 1890, les investisseurs européens se sont pris d'un nouvel engouement : investir en Russie. Après la crise russe de 1901, les investisseurs se sont tournés vers les USA et l'Australie.

La Grande dépression de la fin des années 1920 et du début des années 1930 a mis fin à ce type de comportement, adapté à un monde qui n'était que modérément prédisposé aux crises. Les crises n'étaient plus contenues. A cette époque, les défauts de paiement n'étaient plus limités à un seul pays, mais balayaient la planète en une panique contagieuse qui détruisait les systèmes financiers tant des pays emprunteurs que créanciers. Les politiciens ont réagi en instaurant après la Deuxième Guerre mondiale un système financier international dans lequel le défaut de paiement ou la banqueroute étaient plus ou moins impossibles.

Au début cela n'a pas eu grande importance, car les flux financiers sont restés limités durant une longue période. Mais dans les années 1970, quand les flux financiers ont repris, des menaces ont à nouveau pesé sur la stabilité du système.

L'Amérique latine a connu une grave crise liée à la dette qui a éclaté en 1982. Mais il n'y eut presque pas de cessation de paiement (à l'exception du Pérou et durant quelques mois à la fin de 1987 du Brésil), la plupart des pays ayant adopté un plan de sauvetage avec le concours du FMI.

A l'argent en provenance des institutions financières internationales, s'ajoutaient les sommes versées par les banques créditrices en tant que partie du prix à payer pour être " secourues " par le FMI. Le FMI était en position juridique privilégiée et ce n'étaient que des pays en perdition, appauvris, " en faillite " comme le Soudan qui se trouvaient en défaut de paiement vis-à-vis du FMI.

La notion de " prêt concerté " a été mise en œuvre lors de la grande crise du Mexique en 1994-95 et de la crise qui a frappé l'Asie de l'Est en 1997-1998. Il s'agissait avant de tout de gérer la crise en évitant de mettre en péril le système et donc en évitant la faillite.

Mais dans la seconde partie des années 1990, le système a commencé à se désagréger. Les sommes demandées aux institutions internationales étaient tellement importantes que les spéculateurs ont commencé à envisager des situations sans issue. Il devint difficile d'obtenir des prêts du secteur privé, car le nombre de prêteurs était bien plus important que lors des années 1980, quand les banques se trouvaient en position dominante et que les négociations reposaient seulement sur quelques grands joueurs.

Le premier choc majeur est survenu en août 1998, quand la Russie s'est déclarée dans l'incapacité d'honorer ses dettes et a dévalué le rouble. Après ce krach, le FMI a commencé à encourager certains pays - notamment les emprunteurs à petite échelle comme l'Ukraine ou le Pakistan qui ne pouvaient mettre en danger le système global - à renégocier leur dette plutôt que de chercher un nouvel emprunt.

Le second choc majeur a été l'effondrement du peso argentin en 2002-3. Le gouvernement argentin a alors demandé l'annulation de la plus grande partie de sa dette. La menace de l'Argentine de ne pas rembourser le FMI remettait aussi profondément en question l'ancien système. Après des années de mauvais conseils de la part du FMI et des pays du G7, cela semblait une réponse justifiée aux yeux de certains.

Au 21° siècle, nous retournons aux méthodes en usage au 19° siècle. Il faudrait chercher à créer des mécanismes financiers permettant de segmenter et répartir les risques, de manière à ce qu'une crise dans un pays donné ne puisse plus détruire tout le système.

En se préoccupant moins des défauts de paiement, nous pouvons rendre risque et bénéfice plus cohérents l'un avec l'autre. Les créanciers, dans des cas comme celui de l'Argentine, doivent être sanctionnés financièrement. La politique actuelle de l'Argentine risque de nous ramener au 19° siècle bien plus vite que certains investisseurs ne le souhaiteraient. Mais ce monde disparu était incontestablement un monde de dynamisme et de croissance.

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