Thursday, August 21, 2014
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Lettre de rentrée à l’intention du Congrès américain

NEWPORT BEACH – Et si les membres du Congrès américain, de retour de leurs vacances d’été, recevaient une lettre de rentrée de la part de citoyens américains préoccupés? Voici ce à quoi elle pourrait ressembler.

Chers Membres du Congrès,

Nous vous souhaitons une bonne rentrée au Capitole. Nous espérons que vous avez passé un bel été, et que, de retour à Washington, vous êtes non seulement reposés, mais aussi mobilisés pour vous atteler aux défis économiques croissants du pays.

L’actualité a été plutôt contrastée durant votre absence. Nous avons bien constaté certaines améliorations dans les statistiques économiques, mais pas suffisamment pour suggérer que nous serions proches de surmonter de façon sensible cette douloureuse période de croissance lente et de chômage élevé. Et compte tenu d’un contexte budgétaire abyssal et auto-infligé – capable de replonger le pays dans la récession, et d’attirer dans son sillage le reste de la planète – les entreprises hésitent à embaucher et à investir dans de nouveaux biens d’équipements. Heureusement, la Réserve Fédérale a annoncé son intention de rester active, même si ses outils sont mal adaptés à nos défis.

Par ailleurs, les difficultés globales demeurent considérables. La crise de la dette européenne et les tensions géopolitiques au Moyen-Orient provoquent de forts vents contraires. La Chine, qui a pourtant été l’imparable moteur de la croissance mondiale, est au ralenti. Et, en dépit d’un certain optimisme ambiant, la coordination politique multilatérale est, pour ainsi dire, inexistante.

Tous ceci exige de nos dirigeants qu’ils adoptent une gestion économique visionnaire et courageuse; sans cela, nos problèmes risquent d’empirer et les solutions pourraient alors devenir d’autant plus complexes à déterminer. Déjà, trop de nos difficultés économiques, dont entre autres, une persistance inquiétante du chômage chez nos jeunes et du chômage de longue durée, risquent de devenir structurelles.

Il ne vous aura sans doute pas échappé qu’à moins de dix semaines de l’élection présidentielle de novembre, notre pays est enferré dans une bien déplorable campagne politique. Donc, dans ce sinistre contexte, tant économique que politique, nous comptons sur vous pour encourager une nouvelle orientation et assurer un encadrement. C’est aussi simple, et aussi important, que cela.

Il faut que vous dépassiez cette période prolongée de paralysie et de polarisation au Congrès afin d’être en mesure de répondre au malaise que traverse le pays. Vos réponses et vos réformes doivent être dénuées de sens tactique pour privilégier une approche stratégique. Elles doivent aussi être moins cycliques et plus séculaires, moins  partiales et plus exhaustives, moins séquentielles et plus simultanées.

Si cet appel au devoir national ne suffit pas, nous souhaiterions vous rappeler votre propre intérêt personnel. Selon un dernier sondage NBC News/Wall Street Journal, seuls 12% de votre électorat, c’est-à-dire nous, vous maintiennent leur confiance.

Nous vous concédons qu’il n’y a pas de baguette magique pour surmonter les problèmes du pays, tant il est vrai que durant de trop longues années précédant la crise financière globale, l’Amérique a « acheté » et « emprunté » sa croissance en opérant des effets de levier sur ses bilans, plutôt que de la « gagner » par une relance de sa compétitivité. Le résultat se traduit par une très mauvaise répartition des ressources humaines, une insuffisance des investissements dans les infrastructures, une sur-dépendance au crédit, et, bien sûr, une dette insurmontable. Et comme si cela ne suffisait pas, tout ceci s’est déroulé au cours d’une période où des économies émergentes systémiquement importantes atteignaient leur « phase de maturité de développement, » grâce aux échanges commerciaux et à d’autres aspects de la globalisation.

Nous n’attendons pas de vous que vous résolviez les problèmes de l’Amérique en une nuit. Mais nous attendons de vous que vous optiez pour une orientation appropriée et durable. Donc, à l’heure où vous défaites vos valises et renouez avec vos vieilles amitiés et rivalités, nous apprécierions que vous gardiez à l’esprit ce qui suit.

Changer de cap implique que vous, ensemble avec le président, entreteniez un dialogue économique beaucoup plus ouvert et régulier avec nous, l’opinion publique, sur les défis actuels. Il faudra aussi que vous et le président convergiez sur un programme politique pluriannuel à plusieurs volets qui, à minima, permettra des avancées simultanées dans six domaines critiques:

·         Réforme budgétaire: il faut absolument éliminer le déficit budgétaire abyssal par des réformes de moyen terme à la fois du régime fiscal et des droits sociaux. Cela permettrait une meilleure relance budgétaire à un moment où d’autres composantes de la demande globale sont ralenties.

·         Réforme du marché du travail: la persistance d’un chômage élevé et les licenciements à grande échelle ne sont que les échos d’un disfonctionnement du marché du travail qui a besoin d’être soutenu par l’amélioration de la formation et un perfectionnement des outils et des équipements. La réforme doit aussi répondre aux défis apparentés que sont un système éducatif à la traine et un filet de sécurité sociale insuffisant.

·         Logement et financement: déjà aux origines de la crise financière globale, le marché immobilier américain continue d’être un boulet pour l’économie. Plus le problème persiste, plus la pression sur le consommateur et les entreprises sera grande, et plus il sera difficile pour les chômeurs de retrouver de nouvelles opportunités d’emploi.

·         Engorgement des canaux de crédit: avec le rétrécissement des bilans des banques, de trop nombreuses petites et moyennes entreprises sont incapables de mobiliser les emprunts nécessaire pour l’investissement et la croissance. Reconnaissant qu’il faudra des années pour stabiliser correctement les banques, l’Amérique doit se trouver d’autres canaux de crédit.

·         Infrastructures: ceux parmi vous qui ont voyagé à l’étranger savent que l’état de nos infrastructures est désespérément à la traine par rapport à un nombre grandissant de pays. Cela entrave la compétitivité et la prospérité de nos sociétés.

·         Coordination de la politique globale: le rôle traditionnel de leader dévolu à l’Amérique s’est évaporé ces dernières années et nos problèmes nous ont rendu plus insulaires et nombrilistes. Cela ne constituerait pas un problème majeur si le vide laissé avait été comblé. Mais il ne l’a pas été. Au contraire, le G7 a perdu de sa pertinence, le Fond Monétaire International est handicapé par son déficit de représentation et de légitimité, et le G20 se cherche.

L’établissement d’un tel agenda n’est pas une gageure si extraordinaire. Mais il ne produira rien de très substantiel si vous, nous représentants élus, ne collaborez pas de manière efficace.

Le choix du Congrès au cours de ce mandat est donc simple: soit s’atteler de front aux problèmes de l’Amérique, soit risquer de rester dans la mémoire de l’histoire comme l’organe dont les tergiversations auront condamné les générations futures à être bien moins loties que leurs parents.

Très sincèrement,

Vos citoyens préoccupés

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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