Wednesday, April 23, 2014
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L’austérité, vue de l’Asie

NEW HAVEN – Le débat sur l’austérité était le thème à la mode lors du Forum Economique Mondial de Davos cette année. Comme de juste. L’Europe est en train de retomber en récession, juste au moment où la reprise semble enfin se confirmer aux Etats-Unis. En conséquence, les arguments en faveur de la consolidation fiscale, tellement prônée par l’Europe, s’en trouvent ébranlés.

Pourtant, j’ai personnellement tiré une autre conclusion de Davos. J’ai eu l’occasion d’animer une session intitulée « Le Nouveau Contexte en Asie de l’Est », qui réunissait un panel de hauts représentants de Thaïlande, Corée du Sud, Malaisie, Singapour et du Japon. A l’exception du participant japonais, tous disposaient d’une expérience de première ligne de la crise financière qui a dévasté l’Asie à la fin des années 90.

Je n’ai pas pu m’empêcher de porter l’Asie au cœur du débat entre l’Europe et l’Asie. Au lieu de demander aux panelistes asiatiques de théoriser sur l’impact de l’austérité pour l’Occident développé surendetté, je leur ai proposé d’évaluer leur propre expérience durant et après la crise de la fin des années 90.

Franchement, j’ai été surpris de ce que j’ai entendu. Les panelistes se sont accordés sur deux points : premièrement, ils ont initialement détesté les programmes d’ajustement très durs dictés par les termes des prétendus renflouements conditionnels par le Fonds Monétaire International (les Coréens du Sud parlent encore avec mépris de la « crise FMI » de la fin des années 90). Deuxièmement – et c’est ici que vint la surprise – ils ont tous été d’accord pour dire que, avec du recul, ces ajustements extrêmement pénibles en valaient la peine, parce qu’ils ont forcé leur économie déchirée par la crise à entreprendre des réformes structurelles qui ont ouvert la voie à leurs performances économiques spectaculaires d’aujourd’hui.

A première vue, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1998, au plus profond de la crise asiatique, l’output cumulé des pays connus sous l’acronyme ASEAN-5 – Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande et Vietnam – plongea de 8.3%. Le PIB réel de la Corée du Sud – longtemps considérée la coqueluche des nouvelles économies industrialisées asiatiques – chuta de 5.7% cette année-là. C’est alors que la dure conditionnalité des renflouements et programmes d’ajustement du FMI – la propre dose d’austérité de l’Asie – est entrée en action.

En conséquence, les déficits des comptes courants – le talon d’Achille de ce qu’on a appelé le miracle de croissance est-asiatique – se sont transformés en surplus. Alors que les ASEAN-5 connaissaient des déficits courants de l’ordre de 4% du PIB en moyenne en 1996-97, ils affichaient un spectaculaire surplus de 6.8% du PIB en moyenne dès 1998-99. Une transformation similaire s’est déroulée en Corée du Sud, qui est passée d’un déficit du compte courant de 2.8% en 1996-97 à un surplus de 8.6% en 1998-99.

Depuis lors, la région n’est jamais revenue en arrière. En deux ans, la plupart des économies asiatiques durement touchées par la crise avaient retrouvé leurs sommets d’avant crise. Il ne s’agissait pas non plus d’un rebond temporaire. A partir de 1999, les ASEAN-5 ont connu une période de dix ans présentant un taux de croissance annuel moyen du PIB de 5% (5.5% en Corée du Sud au cours de la même période). En bref, il n’y a pas eu d’effet négatif de longue durée de la courte dose d’austérité. De plus, dans la mesure où l’austérité était essentielle à la reprise d’après-crise, les bénéfices de long terme se sont révélés à la fois durables et impressionnants.

Trois leçons pour les autres d’entre nous viennent à l’esprit. Premièrement, on ne s’en sort pas sans souffrance. Peu d’entre nous dans le monde développé peuvent envisager des contractions d’output cumulé d’une ampleur telle qu’observée en Asie durant la crise de 1998, sans parler de la nécessité de réunir la volonté politique pour les imposer à nos économies. Les bouleversements économiques et l’humiliation de fières nations ont été, effectivement, dévastateurs (comme les Grecs peuvent aujourd’hui en attester). Pourtant, une fois que les excès furent purgés, les rebonds de l’après-crise en Asie ont été à la fois vigoureux et durables.

Deuxièmement, les devises monétaires ont joué un rôle important de soupape de sécurité à l’entame du processus d’ajustement d’après-crise en Asie. Lorsque la région est passée de systèmes d’ancrage fort du taux de change à des taux de change flottants, les devises asiatiques ont plongé – avec des chutes par rapport au dollar allant de 28% en Corée du Sud et environ 37% en Thaïlande, Malaisie et aux Philippines jusque presque 80% en Indonésie.

Finalement, il n’existe aucun substitut à la restructuration. En Asie à la fin des années 1990, bien que les mesures ciblant le secteur financier dominaient les programmes d’ajustements structurels imposés par le FMI, ces derniers comprenaient également des programmes portant sur des réformes fiscales et budgétaires, la gouvernance d’entreprise, des privatisations et des restructurations de dettes d’entreprises. Malgré le fait que la mise en œuvre de ces programmes n’ait pas toujours strictement respecté la conditionnalité du FMI, ils ont joué un rôle clé dans l’amélioration significative de la compétitivité de l’Asie.

Ni l’Europe, ni les Etats-Unis ne devraient oublier ces leçons. Bien sûr, les pays individuels d’une union monétaire ne disposent pas de la flexibilité du taux de change – une des différences les plus évidentes et importantes de l’Europe par rapport à l’Asie de la fin des années 1990. Cependant, rien n’empêche une dépréciation de l’euro pour booster la compétitivité de l’ensemble de la zone. C’est évidemment vrai aussi pour les Etats-Unis.

Ceci dit, aucun pays – ou groupe de pays, dans le cas de l’Europe – n’a jamais retrouvé la prospérité par la dévaluation. Ainsi, les leçons structurelles de l’Asie sont tout aussi importantes pour le monde développé. En effet, si l’économie de l’Allemagne est plus compétitive et croît plus vite que le reste de l’Europe, c’est en grande partie grâce à ses efforts de réforme du marché du travail et de dérégulation. Le même médicament peut se révéler tout autant bénéfique pour le reste de l’Europe – sans parler des USA, qui font face à un problème majeur de compétitivité eux aussi.

En fin de compte, les économies développées d’Asie n’eurent pas d’autre choix que d’accepter des mesures draconiennes pour pouvoir bénéficier des plans de sauvetage de la fin des années 1990. Reste encore à voir si les riches pays développés ont la volonté de suivre la même route. Il y a deux siècles, dans leur livre Changing Fortunes, Paul Volcker et Toyo Gyohten soulignaient le double standard manifeste des résolutions de crises : « Lorsque le Fonds Monétaire International consulte un pays pauvre et faible, le pays se met en règle. Lorsqu’il consulte un pays fort, Le Fonds se met en règle. »

Ceci est peut-être la leçon principale de la crise asiatique de la fin des années 1990 : l’austérité peut fonctionner. Mais son succès ou son échec dépend en fin de compte des jeux de  pouvoir politique – c’est à dire de la résolution de la tension entre des palliatifs de court terme et un engagement envers une stratégie de long terme. C’est cette bataille qui fait encore rage en Occident.

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  1. CommentedProcyon Mukherjee

    The role of IMF in exacerbating the East Asian Crisis is a well known fact as governments were forced to resort to contractory fiscal policies, the classic ‘bank run’ from the risk shock as U.S. became a much better attractive haven that prompted flight of capital notwithstanding (with the added benefit of the currency devaluation). But the point is well taken that fiscal austerity or for that matter any austerity mixed with prudence has a value in raising the wake-up call in removing the wastes in the system, but that is hardly the current problem that the developed world is straddled with; austerity hardly could be the prescription for the current ailment that is based on long term structural weakness of the developed world.

    Procyon Mukherjee

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