Friday, April 18, 2014
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L’Asie dans la balance

CAMBRIDGE – Les dirigeants des cinq pays membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU se sont rendus en Inde au cours de l’année passée, accompagnés de délégations d’éminents hommes d’affaires. L’économie indienne connaît une croissance de plus de 8% l’an, ce qui la rend de plus en plus séduisante en matière de commerce et d’investissement. Lorsque le président Barack Obama s’y est rendu en novembre, il a appuyé l’idée d’un siège permanent pour l’Inde au Conseil de Sécurité. Tout comme le Premier ministre britannique David Cameron, le président français Nicolas Sarkozy et le président russe Dmitri Medvedev. Mais le dernier à s’y rendre, le Premier ministre chinois Wen Jiabao n’a fait aucune allusion à ce sujet.  

Ces déclarations officielles mettent l’accent sur les relations amicales entre l’Inde et la Chine, et certains analystes spécialistes du commerce arguent que ces deux géants à la croissance rapide deviendront une « Chindia » économique. Lorsque Wen s’y était rendu il y a quelques années, il avait signé un pacte global quinquennal de coopération stratégique. Comme l’avait exprimé à l’époque le Premier ministre indien Manmohan Singh : « L’Inde et la Chine peuvent ensemble refaçonner l’ordre mondial. »

De telles déclarations reflètent un changement considérable comparé à l’hostilité qui avait caractérisé les relations indo-chinoises à la suite de la guerre de 1962 qui avait opposé les deux pays à propos des frontières disputées dans l’Himalaya. Une certaine anxiété stratégique plane néanmoins, particulièrement en Inde.

Le PIB de la Chine est trois fois celui de l’Inde, son taux de croissance est supérieur, et son budget militaire est en augmentation. Le désaccord frontalier n’est toujours pas réglé et les deux pays se contestent leur influence auprès des états voisins comme en Birmanie. Et la Chine ouvre en coulisse depuis quelques années pour empêcher que l’Inde n’obtienne un siège permanent au Conseil de Sécurité par l’octroi du statut de grande puissance.

Mais on ne peut pas ne pas parler de l’Inde en tant que grande puissance et certains Indiens prédisent un monde tripolaire d’ici le milieu du siècle porté par les Etats-Unis, la Chine et l’Inde. La population indienne de 1,2 milliard d’habitants représente quatre fois celle des Etats-Unis et devrait dépasser celle de la Chine d’ici 2015. Vijay Joshi du St John College d’Oxford, prétend que « si nous extrapolons sur les tendances actuelles, l’Inde aura le troisième revenu national du monde (après celui des Etats-Unis et de la Chine) d’ici 25 ans. »

L’Inde souffre depuis des décennies de ce que certains ont appelé « le taux hindou de croissance économique » d’un peu plus de 1% par an. Après l’indépendance en 1947, l’Inde a poursuivi une politique de repli sur elle-même concentrée sur l’industrie lourde. Mais il s’est avéré que le taux de croissance économique devait moins à la culture hindoue qu’à l’adoption d’une planification économique socialiste de type Fabian (entre autre) importée de Grande-Bretagne.

A la suite de réformes orientées vers les marchés au début des années 90, les taux de croissance ont explosé, avec des projections à deux chiffres pour l’avenir. Martin Wolf du Financial Times qualifie l’Inde de « super puissance prématurée » - un pays aux niveaux de vie faibles mais à l’économie gigantesque. Il a estimé que l’économie indienne sera plus importante que celle de la Grande-Bretagne d’ici dix ans et supérieure à celle du Japon d’ici vingt ans. L’inde dispose d’une classe moyenne émergente de plusieurs centaines de millions de membres et l’anglais est la langue officielle, parlée par 50 à 100 millions de personnes. A partir de telles bases, les industries indiennes de l’information sont capables de jouer un rôle global majeur.

L’inde dispose aussi de substantielles ressources de puissance dure, avec 60 à 70 têtes nucléaires estimées, des missiles de portée intermédiaire, un programme spatial, un personnel militaire de 1,3 million et un budget de dépenses militaires de près de 30 milliards de dollars, soit 2% du total mondial. En terme de puissance douce, l’Inde dispose d’une démocratie installée et d’une culture populaire dynamique avec une influence transnationale. L’Inde a une diaspora influente, et son industrie cinématographique, « Bollywood », est la plus importante au monde en terme de nombre de films produits annuellement, surpassant Hollywood dans certaines parties de l’Asie et du Moyen-Orient.

Dans le même temps, l’Inde demeure encore un pays sous-développé avec des centaines de millions de citoyens illettrés, déchus. Environ un tiers des Indiens vit dans l’extrême pauvreté, et l’Inde représente à elle seule un tiers des pauvres de ce monde. Son PIB de 3,3 billions de dollars est comparable aux 5 billions de la Chine et représente 20% de celui des Etats-Unis. Le revenu par habitant du pays de 2 900 dollars (en terme de pouvoir d’achat), est donc la moitié de celui de la Chine et un cinquième de celui des Etats-Unis. 

Plus étonnant encore, alors que 91% de la population chinoise sait lire et écrire et 43% est urbaine, les chiffres s’effondrent pour l’Inde à seulement 61% et 29% respectivement. Chaque année, l’Inde produit deux fois plus de diplômés en ingénierie et en informatique que les Etats-Unis, mais The Economist rapporte que « seuls 4,2% d’entre eux sont en mesure de travailler dans une entreprise de logiciels et juste 17,8% sont employables par une société de services informatiques, même après une formation de six mois. »

Un symptôme de ceci est la médiocre performance de l’Inde dans les classements internationaux des universités : les classements 2009 des universités asiatiques, préparé par la société de conseil pour l’enseignement supérieur QS, montre que la meilleure institution indienne est le Indian Institute of Technology, basé à Bombay et classé en trentième position. Dix universités chinoises et de Hong Kong sont mieux classées. Les exportations High-tech ne représentent que 5% des exportations totales de l’Inde comparé à 30% en Chine.

Il est donc peu probable que l’Inde développe les ressources de puissance pour devenir l’égal de la Chine d’ici une à deux décennies. Et, tandis que les deux pays ont signé des accords en 1993 et 1996 promettant une solution pacifique au désaccord frontalier qui les avait conduit à la guerre de 1962, il est bon de rappeler que, précédent le test nucléaire de l’Inde en mars 1998, le ministre indien de la défense avait décrit la Chine comme « l’ennemi potentiel numéro un » de l’Inde. La question de la frontière a refait surface plus récemment, en 2009.

Les responsables Indiens sont généralement discrets en public sur les relations avec la Chine, mais en privé, le poids de leurs inquiétudes est sensible. Plutôt qu’un allié, l’Inde deviendra plus probablement l’un des pays asiatiques qui contrebalancera l’ascension stratégique de la Chine.

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