A Window on Russia
L’influence de Gazprom sur la sécurité énergétique européenne
Robert Amsterdam
Les mots « sécurité énergétique » en Europe ont été détournés à l’avantage des fournisseurs et aux dépens des importateurs, entraînant une baisse dramatique de la concurrence, une augmentation de la vulnérabilité politique et une érosion de l’état de droit. Le fait que le successeur probable de Vladimir Poutine, Dimitri Medvedev, soit le président de Gazprom laisse peu de doutes quant à la détermination du Kremlin à conserver un contrôle sans faille sur le secteur énergétique. Mais l’asymétrie des relations entre l’Europe et la Russie au plan énergétique doit cesser.
Les préoccupations concernant la sécurité énergétique au sein de l’UE, alimentées par une dépendance croissante envers la Russie, n’ont jamais été aussi fortes. En même temps que l’expropriation de la compagnie pétrolière Ioukos par les autorités russes, les sociétés étrangères ont été évincées du secteur de l’extraction en Russie. Sans surprise, nombreux sont ceux aujourd’hui en Europe qui doutent de la parole du Kremlin.
Mais au lieu de se retirer, l’UE doit chercher à approfondir les engagements et la réciprocité des échanges. Elle doit encourager une plus grande intégration de Gazprom dans le marché de l’UE par une libéralisation du marché et une intégration en aval. Elle doit toutefois exiger aussi une restructuration de Gazprom et un véritable accès au marché russe pour les sociétés occidentales, parce que la réticence de la Russie dans ce domaine est source d’insécurité énergétique pour l’Europe.
En effet, l’administration Poutine a tout un historique d’intimidation des investisseurs étrangers et de contravention aux lois, avec le soutien de procureurs, des autorités fiscales, des agences de réglementation et de tribunaux. Dans le même temps, Gazprom s’est imposé comme le principal faiseur de marché du gaz en Europe, ridiculisant les efforts de l’UE en vue d’une plus grande coopération avec la Russie.
La stratégie de Gazprom repose sur trois tactiques : la cooptation – en entretenant des partenariats privilégiés avec certains pays, dirigeants politiques et entreprises, pour faire valoir ses intérêts ; la préemption – en utilisant le pouvoir en amont et la diplomatie russe pour manipuler les conditions en aval et acquérir des actifs : et la désagrégation – en divisant l’UE au moyen d’accords bilatéraux.
La cooptation de l’Europe par Gazprom s’est principalement faite par l’entremise de l’Allemagne, où des partenariats noués avec des compagnies énergétiques et des banques ont entraîné un alignement des autorités sur les objectifs de la Russie. Des pressions intenses, tant directes que par procuration, sont exercées pour persuader les législateurs européens de permettre des contrats d’approvisionnement à long terme – malgré leur impact extrêmement négatif sur la concurrence.
La préemption exercée par Gazprom s’est manifestée par une multitude d’acquisitions. Gazprom a inondé le marché en Turquie, a coupé l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine, a menacé le Belarus de faire de même, et offert un accès préférentiel au marché à des partenaires obligeants, comme l’Italie.
Dans le Caucase, le Kremlin a empêché l’Iran de mettre en place des infrastructures qui lui auraient permis de concurrencer la Russie pour l’approvisionnement en gaz de l’Europe. Pour barrer l’accès à l’Iran, la Russie a en fait racheté la quasi totalité du secteur gazier arménien, alors que son soutien au programme nucléaire iranien contribue à l’isolement de l’Iran et bloque les investissements occidentaux dont le pays aurait besoin pour devenir compétitif au plan des exportations de gaz.
La position dominante de Gazprom est renforcée par des mesures coordonnées par le Kremlin pour établir son influence sur des marchés comme l’Espagne et l’Italie. En échange de contrats avec des fournisseurs concurrents, comme l’Algérie, la Russie leur propose des contrats d’armement avantageux et des taux de crédit préférentiels.
Dans d’autres cas, le Kremlin prend des mesures punitives, en coupant par exemple le gaz à la Lituanie après que le gouvernement ait vendu la raffinerie de Mazeikiu Nafta à une société polonaise, ou à l’Ukraine après que les électeurs aient voté pour le « mauvais » parti.
L’exemple type de la déségrégation est le cas du gazoduc Nord Stream, qui bénéficie à l’Allemagne tout en indisposant sérieusement la Pologne et les pays baltes. Ce pipeline sous-marin coûtera trois fois le prix de la construction d’un nouveau gazoduc le long de tracés terrestres existants, fragilise la sécurité énergétique des pays à l’est de l’Allemagne et menace le fragile écosystème de la mer Baltique. Mais en fournissant directement l’Allemagne, la Russie sera en position de couper le robinet de gaz de l’Ukraine, de la Pologne et des pays baltes sans que l’approvisionnement des pays de l’Ouest de l’Europe n’en souffre – et le comportement récent de la Russie donne à penser que ce ne sont pas des menaces en l’air.
Mais Gazprom s’inquiète de ses capacités en amont, comme le prouve sa décision d’acheminer le gaz du gisement de Chtokman vers l’Europe au lieu de le liquéfier pour les marchés nord-américains. Tant que Gazprom restera une société aussi opaque, l’Europe n’aura aucun moyen de savoir si son principal fournisseur investit suffisamment dans l’exploitation de réserves futures. La bataille politique qu’a livrée le Kremlin pour obtenir le contrôle sans partage du secteur énergétique russe s’est traduite par une baisse substantielle du taux de croissance de la production russe de pétrole et de gaz.
Cette situation est un problème pour l’Europe. Gazprom ne peut pas être un partenaire fiable pour l’Europe si la société n’investit pas dans ses infrastructures, tout en jouant un rôle de premier plan pour dépouiller les entreprises privées russes du secteur, en investissant 14 milliards de dollars dans des activités non centrales, comme les médias, et en étant gérée depuis le bureau de l’administration présidentielle.
Les lumières ne doivent pas pour autant s’éteindre en Europe. Bruxelles doit exiger la transparence, la symétrie et l’état de droit de la part de Moscou, avec pour objectif une intégration révolutionnaire des marchés énergétiques russe et européen.
Dans le même temps, en diversifiant ses sources d’approvisionnement, en investissant massivement dans le gaz naturel liquéfié et en prenant fermement position en faveur du gazoduc Nabucco et pour des connexions entre les pays riverains de la Méditerranée, l’Europe se rapprochera de la sécurité énergétique.
L’accès en aval au marché européen que demande Gazprom est précisément l’atout de l’UE. L’Union européenne doit clairement faire comprendre à Gazprom que son accès aux actifs en aval est conditionné à l’ouverture réciproque du secteur énergétique russe. Il serait alors possible pour ses partenaires internationaux de respecter et de faire confiance à la Russie, qui trouverait naturellement sa place sur le marché énergétique européen.
Copyright : Project Syndicate/PASOS, 2008.
www.project-syndicate.org
www.pasos.org
Traduit de l’anglais par Julia Gallin
AUTHOR INFO


