Thursday, October 2, 2014
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17Les médias assoupis des Etats-Unis

Permettez-moi de m’écarter ce mois-ci de ma rubrique économique habituelle pour vous parler de la façon dont les médias – américains surtout – rendent compte de la marche du gouvernement. Mais je ne m’en écarte pas forcément beaucoup, puisque le comportement de la presse a des incidences aussi bien sur l’économie que sur la politique.

Prenons par exemple un éditorial du mois de mars écrit par le rédacteur en chef du Washington Post, Fred Hiatt, dans lequel il offre une excuse très limitée pour la manière dont son journal a couvert et évalué l’administration Bush. Selon Hiatt, « nous avons évoqué ces questions », comme par exemple le fait de savoir si l’administration Bush avait soigneusement pesé le pour et le contre de l’aventure irakienne, « mais pas assez vigoureusement ». En d’autres termes, Hiatt s’accuse lui et son groupe d’avoir dit ce qu’il fallait, mais trop discrètement.

Considérons ensuite un commentaire de l’ancien chroniqueur du New York Times Max Frankel, sur la manière dont l’écosystème washingtonien de fuites politiques est sain, parce que « la majorité des journalistes ne régurgitent pas passivement… les fuites ». Au contraire, « ils les utilisent comme un levier pour obtenir d’autres révélations » et rendent ainsi compte efficacement des activités gouvernementales. Le système peut bien être « brouillon et source de confusion », mais « tolérer les fuites partiales (et désinformatrices) de la part du gouvernement est le prix à payer par les lecteurs pour être informés de fuites essentielles sur notre gouvernement ».

Donc, nous avons d’un côté Hiatt qui pense que la presse a été un peu trop timide dans sa critique de l’administration Bush, et d’un autre côté Frankel qui estime qu’un processus « brouillon et confus » permet quand même de faire du bon travail. Mon opinion est tout autre.

Au courant de l’été 2000, j’ai commencé à demander à88 des Républicains de ma connaissance – en général des personnes qui seraient des candidats naturels pour différentes positions gouvernementales subalternes dans une administration républicaine – à quel point ils s’inquiétaient du fait que le candidat présidentiel républicain n’était clairement pas à la hauteur de la tâche. Ils n’étaient pas préoccupés, me répondirent-ils, par le manque de préparation manifeste et l’absence de curiosité de la part d’un homme qui brigue la principale présidence mondiale. L’un des problèmes du président Clinton, ont-ils précisé, était que les aspects protocolaires de la fonction l’ennuyaient, ce qui, on le sait, lui a attiré toutes sortes d’ennui.

Observez la manière dont Bush préside le club de baseball des Texas Rangers, fut leur suggestion. Il laisse le directeur diriger l’équipe, et les financiers s’occuper de la gestion. Il se préoccupe avant tout de la stabilité de la coalition politique qui soutient les Texas Rangers selon un style qui leur convient. Bush connaît ses forces et ses faiblesses, avancèrent mes interlocuteurs. Il sera la reine Elisabeth II et laissera Colin Powell et Paul O’Neill être les Tony Blair et Gordon Brown des Etats-Unis.

Dès l’été 2001, il devint évident que cela ne se passait pas du tout comme prévu. Bush avait rejeté les conseils de O’Neill et de Christine Todd Whitman sur la politique environnementale, tout comme les suggestions d’Alan Greenspan et de O’Neill sur la politique fiscale, les préoccupations de Powell et de Condoleezza Rice sur l’importance à donner aux négociations entre Israël et la Palestine, et – comme on l’apprit par la suite – les recommandations de George Tenet et de Richard Clarke sur l’importance du contre-terrorisme.

Un étrange portrait du président américain commença à apparaître au cours de discussions entre les membres de l’administration, leurs amis et les amis de leurs amis. Bush n’était pas seulement sous informé, mais aussi paresseux : il préférait être sous-informé. Il n’était pas seulement dénué de curiosité, mais aussi arrogant : il insistait pour prendre des décisions infondées, et qui reposaient donc en grande partie sur le hasard. Et il était têtu : une fois une décision prise – même, et surtout, si elle était à l’évidence fausse et stupide – rien de pouvait le faire changer d’avis.

Si bien qu’au cours de l’été 2001, le schéma était tel qu’il amenait le commentateur britannique Daniel Davies à se demander s’il existait un quelconque point de politique de l’administration Bush qui n’ait pas été complètement saboté. Mais si le Washington Post ou le New York Times étaient nos seules sources d’informations, on n’en saurait rien. Aujourd’hui, il est avéré que le qualificatif le plus aimable pour décrire l’administration Bush est qu’elle est totalement incompétente, un point de vue adopté même par les plus fervents supporters de Bush, comme le National Review et l’éditorialiste Robert Novak.

Pourquoi donc les médias américains n’ont-ils pas été capables de rendre compte convenablement du fonctionnement de l’administration Bush au cours de ses cinq premières années ? Je l’ignore. Ce que je sais par contre est que le monde ne peut pas compter sur les médias américains pour être informé : chat échaudé craint l’eau froide ! J’en appelle ainsi à tous les journalistes des quotidiens, des radios et des télévisions en dehors des Etats-Unis : c’est sur vous que nous, Américains, comptons pour découvrir ce que fait notre gouvernement.

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