Saturday, August 2, 2014
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La future démocratie sociale de l'Amérique ?

Quasiment tous les pays développés du monde se considčrent, et sont, des démocraties sociales : des économies mixtes avec des gouvernements trčs vastes qui remplissent de nombreuses fonctions en matičre d'aide sociale et d'assurance sociale, et qui distribuent largement les richesses et les produits de base du marché. Les Etats-Unis sont relativement différents. Mais le sont-ils vraiment ? Quoi qu'ils aient été par le passé, les Etats-Unis dans le futur devront déterminer s'ils deviendront une démocratie sociale, et ŕ quel degré.

Jadis, du moins selon la mythologie, la mobilité descendante en Amérique était infime. Bien au contraire, avant la Guerre Civile, vous pouviez commencer par faire bifurquer des rails, partir vers les territoires de l'ouest, réussir ŕ la Frontičre et finir président, si vous vous appeliez Abraham Lincoln. Dans la génération qui a suivi la Deuxičme Guerre Mondiale, vous pouviez obtenir un emploi syndiqué de col bleu dans une entreprise de production ou gravir les échelons d'une bureaucratie de cols blancs qui offrait la sécurité de l'emploi, un salaire relativement élevé et des perspectives de carričre stables sur le long terme.

Ceci n'a toujours représenté qu'un demi-mythe. Partir pour les territoires de l'ouest était une entreprise onéreuse. Les chariots ŕ bâche n'étaient pas bon marché. Męme dans la premičre génération qui a suivi la Deuxičme Guerre Mondiale, seule une minorité d'Américains (une minorité mâle en grande partie blanche) a trouvé des emplois stables bien rémunérés dans d'importantes entreprises de production ŕ forte intensité de capital et syndiquées comme GM, GE ou AT&T.

Mais si cette histoire n'était qu'un demi-mythe, elle était également ŕ demi-vraie, particuličrement dans les années qui ont suivi la Deuxičme Guerre Mondiale. En grande partie indépendants de toute éducation ou famille, ces Américains qui ne faisaient pas grand cas de la stabilité et de la sécurité pouvaient s'approprier cette histoire sous la forme d'emplois dotés « d'un avenir ». Męme pour ceux qui n'étaient pas aussi chanceux, les risques économiques étaient généralement relativement minimes : le taux de chômage pour les hommes mariés au cours des années 1960 atteignait 2,7 % en moyenne et la recherche d'un nouvel emploi était relativement simple. Ce fut ŕ cette époque (ŕ peu prčs entre 1948 et 1973) que les sociologues ont découvert qu'une majorité d'Américains en étaient venus ŕ se définir eux-męmes non comme une classe ouvričre, mais comme une classe moyenne.

La période qui a suivi la Deuxičme Guerre Mondiale sert de référence dans la mémoire collective de l'Amérique, mais elle a représenté, selon toute vraisemblance, une aberration. Au cours des premičres décennies d'aprčs-guerre, la concurrence étrangčre n'a exercé quasiment aucune pression sur l'économie en raison de l'isolation du marché continental de l'Amérique envers la dévastation engendrée par la Deuxičme Guerre Mondiale. Au męme moment, la guerre a créé une demande colossale de produits de production en série : voitures, machines ŕ laver, réfrigérateurs, tondeuses ŕ gazon, postes de télévision, et bien d'autres.

La politique gouvernementale a alors commencé par un programme militaire permanent de dépenses et de R&D, et s'est poursuivie par le biais d'un programme de travaux public et d'une banlieusardisation massifs, soutenus par le Federal Highway Program et des pręts pour propriétaire-occupant subventionnés accordés par la Federal Housing Administration. Les institutions réglementaires et les normes comportementales qui ont surgi lors du New Deal et qui se sont développées au cours de la Deuxičme Guerre Mondiale sont alors entrées pleinement en vigueur : sécurité sociale, systčme de relations professionnelles syndiquées, réglementation du marché.

Des circonstances macroéconomiques favorables, l'absence de concurrence étrangčre, un systčme de soutien et de réglementation gouvernementaux, et une disposition privée ŕ grande échelle de ce qui, en Europe, aurait formé une assurance sociale publique, se sont tous combinés pour apporter ŕ l'Amérique d'aprčs la Deuxičme Guerre Mondiale une grande partie des avantages d'une démocratie sociale sans les inconvénients. L'économie n'a pas chancelé sous le poids de vastes profits ou d'impôts élevés. Les Américains, du moins les Américains mâles blancs, n'ont pas eu ŕ s'inquiéter des compromis entre la sécurité et l'occasion car les Etats-Unis offraient les avantages des deux. Un capitalisme social d'entreprise s'est substitué ŕ ce qui, en Europe, aurait été une démocratie sociale instituée par le gouvernement.

L'Amérique représentait donc un lieu spécial. Elle avait le beurre et l'argent du beurre : une combinaison de sécurité, d'occasion et d'esprit d'entreprise. Cette combinaison semblait représenter l'ordre naturel des choses. La pression pour une démocratie sociale parrainée par le gouvernement était donc minime : pourquoi s'inquiéter ? Qu'est-ce que cela apporterait ?

Les choses sont désormais extręmement différentes. L'employeur américain type n'est plus General Motors, mais Wal-Mart. Des entreprises privées offrent ŕ leurs employés de moins en moins d'avantages sous la forme de retraites ŕ prestations déterminées, d'assurance maladie et d'autres formes d'assurance destinées ŕ protéger contre les risques économiques de la vie.

Une inégalité des revenus en hausse nette a relevé les enjeux du jeu économique. Un gouvernement qui n'est pas en mesure d'équilibrer ses propres finances ne peut pas apporter une stabilité macroéconomique. En effet, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine Paul Volcker estime que les Etats-Unis sont tellement vulnérables d'un point de vue macroéconomique qu'ils ont 75 % de risques de connaître une crise du dollar ŕ part entičre au cours des années ŕ venir.

La génération future sera une génération dans laquelle de nombreux Américains connaîtront une mobilité descendante massive. Les luttes politiques que cette situation génčre détermineront si l'Amérique se rapprochera plus étroitement de la norme démocratique sociale des pays développés ou si elle trouvera un moyen d'accepter et de rationaliser son existence en tant que pays présentant un risque économique élevé et des divisions marquées de revenus et de richesses.

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