Wednesday, October 1, 2014
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Toujours en famille

MUNICH – Les grandes crises économiques font souvent vaciller les entreprises iconiques. L’empire médiatique de Rupert Murdoch est un modèle moderne d’entreprise globale. Un modèle d’entreprise particulièrement innovateur et dynamique est arrivé de l’extérieur et a envahi des aspects essentiels de la vie publique britannique puis américaine. Ce modèle est désormais menacé par les conséquences du scandale provoqué par l’espionnage téléphonique pratiqué dans le cadre des enquêtes de la presse britannique de Murdoch.

L’expérience Murdoch représente un microcosme du mode de fonctionnement de la globalisation moderne. Murdoch a toujours semblé un intrus dans la vie britannique. Au-delà du fait qu’il est Australien, il a aussi apporté de nouvelles idées.

L’application de technologies numériques, en particulier, introduites après une lutte féroce avec les puissants syndicats des typographes, a entrainé de substantielles économies de coûts et ouvert une nouvelle ère du journalisme. Plus important encore, Murdoch représentait un concept d’affaire familiale qui est commun dans de nombreuses parties du monde, mais relativement rare en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

Le capitalisme familial dans le modèle d’entreprise de l’Europe continentale utilise un capital relativement minime pour parvenir à un maximum de contrôle. Il dépend fréquemment de structures d’entreprises très complexes, avec différentes niveaux de holdings, ainsi que de parts privilégiées à même de garantir la pérennité du contrôle.

Ce genre de société est aussi très commun dans les économies émergentes les plus dynamiques d’Asie et d’Amérique Latine. La famille Murdoch ne détient que 12% de News Corporation, la holding principale, mais cela lui octroie environ deux cinquièmes des voix ; les autres voix sont détenues par un fidèle prince saoudien.

Depuis des décennies, les analystes universitaires bataillent pour déterminer si ce genre d’affaire familiale à grande échelle peut être considéré comme bénéfique. Les défenseurs de ce type de modèle prétendent que ces sociétés ont souvent une vision à plus long terme que dans le capitalisme managérial, ce qui leur permet d’établir de fortes et solides relations avec leurs clients et leurs fournisseurs.

Dans le cas de l’empire Murdoch tout du moins, il semble aujourd’hui qu’ils entretenaient aussi des relations de long terme et étroites avec le monde politique et les services de police. En effet, les liaisons politiques sont une des deux sources de la faiblesse du capitalisme familial à l’européenne, car les propriétaires recherchent des avantages politiques et des informations privilégiées autant qu’ils aspirent à l’innovation technique.

L’empire Murdoch reposait sur l’étroitesse de ses rapports avec les hommes politiques. Rétrospectivement, trois Premiers ministres britanniques – Tony Blair, Gordon Brown et David Cameron – ont entretenu des relations beaucoup trop familières avec un magnat manipulateur. Cameron parle maintenant de la nécessité « d’une relation plus saine entre les hommes politiques et les patrons de médias. » Et Murdoch semble apparemment dire aujourd’hui qu’il désire que tous ces Premiers ministres le « laissent tranquille. »

La deuxième faiblesse notoire des entreprises familiales est le problème de la succession. Lorsqu’il s’est présenté devant le parlement britannique en juillet, Rupert Murdoch est apparu comme un vieil homme, lointain et incontrôlable. Dans les entreprises familiales à l’ancienne, il y a une règle de succession claire selon laquelle l’ainé prend la suite. Mais il est communément admis que cette règle peut s’avérer potentiellement dysfonctionnelle. Rien, bien sûr, ne garantit que l’ainé soit le meilleur homme d’affaire, et cela pourrait entrainer une rivalité féroce et amère entre les héritiers.

De telles disputes de succession deviennent encore plus profondes en cas de mariages successifs et de concurrence entre les enfants de ces différents mariages. Jusqu’à l’éclatement du présent scandale, on pensait que le plus jeune des trois enfants de Murdoch issus de son deuxième mariage, James, serait probablement celui qui avait les meilleures chances de succéder à son père.

Les complexités du mariage moderne rendent la vie de famille beaucoup plus difficile, surtout lorsque un pouvoir phénoménal et d’énormes sommes d’argent sont en jeu. Murdoch a eu des enfants de chacun de ses trois différents mariages et ceux de sa femme actuelle sont trop jeunes pour être considérés comme des successeurs potentiels à la tête de l’entreprise.

Cette succession peut de plus être compliquée par l’émergence « d’enfants de substitution » issus de l’entreprise. Rebekah Brooks, la rédactrice en chef de The News of the World à l’origine du scandale des écoutes, puis directrice générale de News International, division britannique de l’empire Murdoch, a précisément joué ce rôle. La désintégration de l’empire s’accompagne alors, et est même amplifié par d’amères disputes entre les enfants et les enfants de substitution.

La crise de l’empire Murdoch n’est clairement ni unique ni sans précédents. Dans la première moitié des années 90, de nombreux observateurs du prétendu miracle économique asiatique avaient insisté sur la capacité des trusts et des familles à coopérer avec les autorités politiques de manière à réaliser des objectifs de croissance à long terme. Après la crise de 1997-1998 en Asie, et alors que se désintégraient les régimes autoritaires en Corée du Sud et en Indonésie, ces relations ont soudain été interprétées comme relevant de la corruption et l’opinion contraire – selon laquelle le « capitalisme de connivence » s’était enraciné dans ces pays – a bientôt prévalu.

Le Printemps Arabe a pour une grande part été un mouvement contre le capitalisme familial corrompu, incarné non seulement par les familles régnantes comme les Ben Ali, les Moubarak et les Assad mais aussi par les importants empires familiaux qui dépendaient d’elles et les soutenaient.

Du fait de la globalisation, de grandes entreprises familiales ont pu gagner en envergure et en couverture géographique. Mais la globalisation augmente aussi le risque de violentes réactions contre les vulnérabilités, les faiblesses et les erreurs des très grandes entreprises familiales. Elles sont vulnérables à un printemps arabe (et à un été britannique) – et peut-être même à un automne américain qui se concentrerait non seulement sur les affaires des Murdoch mais aussi sur les interactions avec le monde politique.  

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