Thursday, November 27, 2014
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Après le cher leader

SÉOUL – La Corée est un pays unique. La Guerre froide s’est achevée avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, et pour la plupart des habitants du monde, elle appartient au passé. La péninsule coréenne, quant à elle, reste divisée par des lignes idéologiques, et les deux Corée coexistent en véritables vestiges de la Guerre froide. Presque 1,5 million de jeunes soldats de Corée du Nord et du Sud se font face de chaque côté de la zone démilitarisée densément armée.

Les événements et les forces structurelles ont cependant affecté la nature du système nord-coréen depuis 1991. La soudaine interruption d’approvisionnement en pétrole et en ressources naturelles russes au début des années 1990, l’échec de l’économie planifiée et la famine massive qui a suivi au milieu des années 1990 n’ont laissé aux dirigeants de Corée du Nord d’autre choix que celui de tolérer des activités de marché officieuses. Aujourd’hui, chaque Coréen du Nord semble aimer l’argent et connaître sa valeur.

La politique d’engagement poursuivie par le gouvernement sud-coréen ces dernières années a également contribué à modifier la perception qu’avaient les Coréens du Nord du monde extérieur et de l’abjection de leur propre situation économique. Dans ces circonstances désespérées, les dirigeants de Corée du Nord s’accrochent à leur stratégie de développement d’armes nucléaires comme dernier recours pour défendre la sécurité de leur régime.

Mais, que le problème nucléaire soit réglé ou pas, l’expansion des forces du marché en Corée du Nord continuera à y changer tous les aspects de la vie dans les années à venir. Personne ne sait encore quelles seront les conséquences politiques de ces changements économiques.

De fait, avant même les récents rapports sur la mauvaise santé du dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, la Corée du Nord était déjà marquée par une incertitude croissante. La nouvelle de la maladie de Kim a tout de même attiré crûment l’attention sur la précarité des conditions dans le pays. La santé déclinante du “cher leader” ne fera qu’aggraver cette incertitude et pourrait provoquer une instabilité internationale dans l’Est asiatique.

Kim Il Sung par exemple, avait formé son fils Kim Jong-il pour lui succéder pendant à peu près vingt ans, avant que le jeune Kim ne prenne le pouvoir en 1994. Kim Jong-il, quant à lui, n’a pas même encore choisi son successeur. Et beaucoup s’attendent à ce qu’un nouveau système de gouvernement collectif émerge si Kim Jong-il devient hors d’état de gouverner.

Le problème est que la Corée du Nord n’a aucune expérience de gouvernement collectif. Cela fait soixante ans que tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’une seule personne. L’autocratie est tellement incrustée dans la culture et le système politiques de Corée du Nord qu’il est difficile de s’attendre à la réussite d’un gouvernement collectif. Ainsi, une forme de lutte de pouvoir, du style de celle qui a eu lieu en Union soviétique après la mort de Staline, pourrait suivre une brève période de gouvernement collectif.

Le problème pour le monde est que d’importantes décisions devront être prises pendant cette période d’instabilité. Les candidats à la direction du Nord seront-ils capables de gérer de façon responsable et en toute sécurité le stock d’armes nucléaires du pays sans en transférer quelques-unes à l’étranger, voire réagir de façon raisonnable et souple à la pression internationale les poussant au démantèlement ?

Ces dix dernières années, Kim Jong-il a mis l’accent sur la primauté du militaire dans sa politique. Par conséquent, l’armée aura le dernier mot dans la prise de décision sur des sujets importants comme les négociations nucléaires. Mais le problème avec les gouvernements militaires est qu’ils ont tendance à ne pas totalement comprendre les implications de leurs décisions politiques – un problème qui ne pourra qu’être aggravé par un gouvernement collectif.

Sous un gouvernement collectif nord-coréen dominé par l’armée, le pouvoir des bureaucrates économiques ne sera au mieux que marginal. Cela pourra mener à la suppression de la pression venue d’en bas en faveur de réformes économiques et d’ouverture. En conséquence, l’état de l’économie pourrait empirer et l’instabilité politique augmenter. Soumis à une situation nationale si difficile, les dirigeants de la Corée du Nord pourraient adopter des politiques plus hostiles pour obtenir une aide économique à la fois de Corée du Sud et des États-Unis.

Le gouvernement de Corée du Sud a exposé clairement il y a peu qu’il continuerait à s’engager auprès de la Corée du Nord, mais d’une façon plus rigide que les administrations précédentes. Ceci reflète un durcissement de l’opinion publique sud-coréenne après l’essai nucléaire de la Corée du Nord en 2006. En conséquence de ce revirement de politique – et du meurtre récent d’un touriste sud-coréen dans les montagnes Kumgang de Corée du Nord – le dialogue officiel entre le Nord et le Sud s’est arrêté au cours des derniers mois.

Les relations internationales dans le nord-est de l’Asie deviendront plus subtiles et instables à mesure que la fin du règne de Kim Jong-il sera proche. Après soixante années turbulentes mais assez prévisibles, nous pourrions bien entrer dans une nouvelle ère de plus grandes turbulences mais d’un degré de prévisibilité bien moindre dans la péninsule coréenne.

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