NAIROBI – La décision de l’Université de Yale de rendre des milliers d’objets pris par l’un de ses chercheurs dans le cadre de ses recherches au Pérou en 1911 m’a rappelé une soirée à laquelle je me suis rendue récemment – une soirée que j’ai dû quitter prématurément.
C’est un ami africain qui m’avait invité chez l’un de ces amis. L’hôte, un riche américain, présentait fièrement sa collection de peintures et de sculptures. Alors qu’il nous faisait visiter, je remarquais un objet qui semblait être d’origine africaine, mais je n’en étais pas sûre ; il m’est déjà arrivé de penser que tel ou tel objet d’art était africain alors qu’il était d’origine amérindienne.
La pièce en question était une peau d’animal tendue et décorée de perles de couleur, placée sous verre. Les perles ressemblaient beaucoup à celles que mon peuple, les Massaï, utilisent, mais la couleur dominante était le bleu et non notre couleur préférée, le rouge.
« Quelle est la provenance de cet objet ? » demandais-je en pointant du doigt la pièce accrochée au mur.
« Elle provient du Zimbabwe, » répondit notre hôte. « C’est une chasuble de mariage qui a été portée à l’occasion d’un mariage royal Ndebele en 1931. »
Pour un Africain loin de chez lui, trouver même le plus insignifiant objet africain en exposition peut être source d’un grand bonheur. Lorsque je vois du café du Kenya ou d’Ethiopie en vente à New York ou à Paris, par exemple, je suis fière de savoir qu’il existe des Américains ou des Européens qui reconnaissent une certaine valeur à un produit provenant de ma terre natale. Apprendre qu’un riche Américain a estimé qu’un vêtement traditionnel africain méritait de trouver sa place dans sa maison a réveillé un sentiment similaire. Un sentiment instantanément effacé par la remarque suivante de notre hôte.
Il se targuait d’avoir fait l’acquisition de ce vêtement par un ami qui avait « payé » un fonctionnaire zimbabwéen pour le faire sortir clandestinement du pays. Mon ami et moi-même nous sommes regardés, tentant difficilement de masquer notre désapprobation.
« Je suis dégouté, » me dit mon ami quelques instants plus tard. « Partons avant que je ne boive trop et ne dise quelque chose d’inconvenant à cet homme. »
Nous avons quitté la soirée. Sur le chemin du retour, nous nous sommes laissés aller à la colère à propos de ce que nous avions vu et entendu. Mais notre mépris était plus motivé par le rôle de l’Occident dans le soutien de la corruption en Afrique que par le destin de cet objet zimbabwéen en particulier. Ce n’est qu’en entendant que l’Université de Yale allait rendre sa collection d’objet au Pérou que j’ai commencé à réfléchir à l’importance culturelle et historique de ces objets africains.
De nombreux objets africains ont bien sûr fini dans des musées ou chez des collectionneurs privés occidentaux. Ces pièces proviennent principalement des pillages commis par les Européens en Afrique pendant la traite des esclaves et la période coloniale. La plus célèbre est peut-être la sculpture connue sous le nom de Reine Bangwa. Estimée à quelques millions de dollars, c’est l’objet d’art africain le plus cher au monde.
Les expositions d’art africain sont souvent enrichies d’explications sur les origines de chaque pièce présentée, souvent liée à un royaume africain. Mais l’information sur le voyage effectué par l’objet pour parvenir en Occident est souvent vague ou même inexistante. Le New York Times a par exemple publié un article l’année dernière au sujet d’une exposition d’art africain au Metropolitan Museum. Le Times expliquait que la Reine Bangwa a appartenu à de nombreux collectionneurs réputés « depuis qu’elle a quitté son sanctuaire royal camerounais à la fin du XIXème siècle. »
En fait, la Reine Bangwa a « quitté » le Cameroun avec Gustav Conrau, un explorateur colonial allemand qui en fit don plus tard à un musée allemand. Compte tenu des tactiques suspectes utilisées par les agents coloniaux pour déposséder les Africains de leurs biens, il est peut probable que la Reine Bangwa ait quitté sa terre volontairement. Les objets africains exposés à New York, Londres, Paris et ailleurs ont connu des histoires comparables.
La récupération de son héritage culturel par le Pérou m’a fait espérer la même chose pour les objets africains pillés. Mais le Pérou est fondamentalement différent des pays africains. Sa demande est la marque d’un profond respect pour son passé. Pour les Péruviens, les objets sont un rappel de la grande civilisation Inca détruite par les conquérants européens.
Les Africains, par contre, ont tendance à ignorer leur passé. Dans un certain sens, les Africains semblent s’être approprié l’idée colonialiste condescendante selon laquelle l’Afrique était primitive et devait être civilisée. Nous ne respectons pas nos objets historiques, parce qu’ils nous rappellent l’infériorité supposée de nos riches civilisations.
Rien de très étonnant à ce qu’un objet culturel d’importance comme cet habit de mariage royal puisse être sorti clandestinement d’un pays sans que personne ne s’en rende compte. Tant que les Africains ne reconnaitrons pas la valeur de leur propre histoire, tout l’art que leur culture aura produit continuera d’être usurpé.


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