Tuesday, September 2, 2014
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Une nouvelle Banque mondiale pour un nouveau monde

NEW YORK – Notre monde est à la croisée des chemins. Soit la communauté internationale parvient à s’unir pour lutter contre la pauvreté, la disparition des ressources naturelles et le changement climatique, soit elle se retrouvera confrontée à l’émergence de guerres pour les ressources naturelles, à une instabilité politique et un désastre écologique.

La Banque mondiale, dans la mesure où sa direction se montre à la hauteur, peut jouer un rôle fondamental pour déjouer ces menaces et les risques qu’elles comportent. Les enjeux mondiaux sont donc au plus haut ce printemps, alors que les 187 États membres de la Banque mondiale s’apprêtent à choisir un nouveau président pour succéder à Robert Zoellick, dont le mandat prend fin en juillet.

La Banque mondiale a été créée en 1944 pour promouvoir le développement économique, et pratiquement tous les pays en sont aujourd’hui membres. Sa mission principale est de réduire la pauvreté mondiale et de s’assurer que le développement respecte l’environnement et soit socialement inclusif. Atteindre ces objectifs permettrait non seulement d’améliorer la vie de milliards de personnes, mais également de prévenir des conflits violents alimentés par la pauvreté, la famine et la lutte pour de maigres ressources.

L’administration américaine a tendance à considérer la Banque mondiale comme une extension de la politique étrangère et des intérêts commerciaux des Etats-Unis. Il n’a été que trop facile pour les Américains de dominer cette institution, dont le siège est situé à deux rues de la Maison Blanche sur Pennsylvania Avenue. Aujourd’hui, plusieurs pays membres, dont le Brésil, la Chine, l’Inde et des pays africains, réclament une direction plus collégiale et une nouvelle stratégie qui servent les intérêts du plus grand nombre.

Depuis la création de la Banque mondiale jusqu’à aujourd’hui, la règle tacite voulait que le gouvernement américain désigne simplement chaque nouveau président : ses onze présidents ont tous été des Américains et aucun d’entre eux n’était un expert en développement économique, le mandat principal de la Banque, ou eu une carrière axée sur la lutte contre la pauvreté ou sur la promotion d’un environnement durable. Les Etats-Unis ont préféré nommer des politiciens ou des banquiers de Wall Street, sans doute pour s’assurer que les politiques de la Banque mondiale soient conformes aux intérêts politiques et commerciaux américains.

Cette approche a pourtant des effets pervers pour les Etats-Unis aujourd’hui, et des conséquences néfastes pour le reste du monde. En raison d’une absence persistante d’expertise au sommet, la Banque mondiale n’a pas de direction claire. Plusieurs projets ont servis les intérêts des grandes entreprises américaines plutôt que ceux d’un développement durable. La Banque a inauguré en fanfare de nombreux projets de développement, mais n’a jusqu’à présent résolu que trop peu des grands problèmes mondiaux.

La direction de la Banque mondiale a depuis trop longtemps imposé des concepts américains, la plupart du temps totalement inadéquats pour les pays et les populations les plus pauvres. La Banque mondiale a par exemple complètement raté le coche lors des pandémies de sida, de la tuberculose et du paludisme dans les années 1990, en ne faisant pas parvenir les soins là où ils étaient nécessaires pour limiter l’expansion de ces maladies et sauver des millions de vies.

Pire encore, la Banque mondiale a défendu le modèle de soins de santé payants et privatisés, avec une politique de tarification aux usagers, plaçant ces soins hors de portée pour les plus pauvres d’entre les pauvres, précisément ceux qui en ont le plus besoin. Lors du sommet mondial sur le sida à Durban en 2000, j’ai recommandé la création d’un nouveau « Fonds mondial » pour combattre ces pandémies, une proposition motivée par le fait que la Banque mondiale ne faisait pas son travail. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a été créé en 2002 et a depuis lors sauvé des millions de personnes, avec une baisse d’au moins 30 pour cent des décès dus au paludisme, rien qu’en Afrique.

De même, la Banque mondiale a raté des occasions cruciales de venir en aide aux petits exploitants agricoles et de promouvoir un développement rural intégré, surtout dans les communautés rurales pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Pendant près de vingt ans, de 1985 à 2005 environ, la Banque a résisté à l’idée d’un soutien ciblé, qui a pourtant fait ses preuves, à l’attention des petits propriétaires terriens et qui aurait permis aux agriculteurs de subsistance de ces pays d’améliorer leurs récoltes et de sortir de la pauvreté. La Banque mondiale a plus récemment commencé à intensifier son soutien aux petits exploitants, mais elle peut et doit faire bien plus encore.

Le personnel de la Banque mondiale est extrêmement qualifié et pourrait accomplir bien plus s’il n’avait pas à subir la dominance des intérêts et étroits points de vue américains. La Banque a le potentiel d’être le catalyseur de progrès dans des domaines clés qui détermineront l’avenir de notre planète. Ses priorités doivent comprendre la productivité agricole ; la mobilisation des technologies de l’information pour un développement durable ; l’adoption de systèmes énergétiques à faible émission de carbone ; et une éducation de qualité pour tous, en mettant l’accent sur les nouvelles formes de communication pour aider des centaines de millions d’étudiants sous-équipés.

Les activités actuelles de la Banque mondiale portent sur tous ces domaines, mais elle ne montre la voie dans aucun d’entre eux. Malgré l’excellence de son personnel, la Banque mondiale n’a eu ni la souplesse, ni la stratégie suffisante pour être un agent effectif du changement. Redéfinir le rôle de la Banque mondiale ne sera pas une tâche aisée et nécessitera une expertise au sommet.

De manière plus importante, le nouveau président de la Banque mondiale devra avoir une expérience professionnelle directe de l’ensemble des défis pressants du développement. La communauté internationale ne soit pas se satisfaire du statu quo. Un nouveau président issu du milieu des affaires ou de la politique constituerait un sérieux revers pour un monde qui a besoin de solutions créatives aux problèmes complexes du développement. La Banque mondiale doit  avoir à sa tête un spécialiste compétent prêt à relever les grands défis du développement durable et ce, dès son entrée en fonction.

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  1. CommentedKir Komrik

    Thank you for the balanced article.

    Only with a codified, global constitution can the issues raised in this article be effectively addressed. We are living a fantasy if we think otherwise. Global rule of law will be necessary to ensure that the policies of a central treasury are uniform and if applied for one nation then applied for all (symmetric).

    It is the very elision of uniform rule of law that allows the conditions described to exist; namely, for the United States to have undue and unproductive influence on the World Bank.

    kirkomrik.wordpress.com

    - kk

  2. CommentedJuan Camilo Moreno

    WASHINGTON, March 23, 2012 - The Board of Executive Directors of the World Bank confirmed today that, as announced on February 17, the period for submitting nominations for the position of the next President of the World Bank closed on Friday, March 23. The Board is pleased to announce that the following three nominees will be considered for the position:

    Jim Yong Kim, a US national and President of Dartmouth College, New Hampshire

    José Antonio Ocampo, a Colombian national and Professor at Columbia University, New York

    Ngozi Okonjo-Iweala, a Nigerian national and Coordinating Minister of the Economy and Minister of Finance, Nigeria

    In accordance with the procedures previously announced, the Executive Directors will conduct formal interviews of the three candidates in Washington, D.C., during the following weeks, with the expectation of selecting the new President by consensus by the 2012 Spring Meetings

  3. CommentedZahed Yousuf

    I do agree that the President of the World Bank needs to be both politcally neutral as well as neutral in terms of economic ideolgy - if the WB wishes to achieve its developmnet goals. Professor Sachs sounds like you have already submitted your CV for the position

  4. CommentedAndrés Arellano Báez

    I think you are right, It looks like he submitted his CV. But I think that Sachs will be an amazing World Bank President. He or Stiglitz should be the next in charge. I am thinking now in a viral campaing call "Sachs or Stiglitz 2012", a real and profound campaing in Internet, not like the propaganda calls "Kony 2012".

  5. CommentedProcyon Mukherjee

    Jeffrey Sachs is raising the fundamental point that interests of the sustainable world economy is obstructed by the narrow interests of capital that chooses havens of ‘return’ that is at variance with the overall interests of communities that need basic education, health and housing.

    This co-variance and divergence of interest cannot simply be left to the right choice of the leader alone, although it does drive a point; the lack of over-riding consensus needed to make the sweeping reforms in the functioning of the Bank belies the tragic theme of our times that in augmenting the marginal propensity to consume of a whopping majority one must allocate capital through a program that could actually dis-incentivize the current methods that benefit a miniscule minority.

    Procyon Mukherjee

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