Saturday, October 25, 2014
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Une stratégie de survie saoudienne

Les bombardements qui ont ébranlé Riyad ont-ils enfin sorti la famille royale al-Saud de sa suffisance ? Cette interruption insolente lancée contre l'indolence de leurs majestés par leurs sujets ont engendré rage et fureur et un autre sentiment : la peur. Bien entendu, des sonneries d'alarme avaient déjà retenti en Arabie Saoudite, mais la famille régnante campait sur ses positions, le démenti et la répression constituant les artifices politiques dans lesquels excellent les al-Saud. Si le régime doit se forger une stratégie de survie, il doit dès maintenant réexaminer ses fondations.

Comme famille régnante, les al-Saud sont extrêmement nombreux, avec quelques 22 000 membres. Mais une lignée aussi vaste n'a pas empêché son vieillissement. En effet, les hommes qui luttent actuellement pour maintenir l'union sont le roi infirme Fahd (84 ans), son demi-frère le prince héritier Abdullah (79 ans) et ses frères, le ministre de la Défense Sultan (78 ans) et le ministre de l'Intérieur Naif (75 ans).

Les hommes âgés trouvent évidement difficile de s'adapter à l'effondrement des suppositions qui ont gouverné leur vie entière. Il est possible que l'illusion perdue la plus bouleversante soit le fait que les bombardements se soient déroulés au coeur de la propriété familiale des al-Saud dans la région de Najdi, ce qui indique que l'ennemi réside plus près du trône qu'ils ne le soupçonnaient. Cette reconnaissance se révèle tout particulièrement troublante car les al-Saud se sont aliénés chaque groupe, à l'exception du leur. S'il leur est désormais impossible de faire confiance à certains Najdiens, vers quels alliés les al-Saud pourront-ils se tourner ?

La population de l'Arabie Saoudite est divisée en groupes régionaux, tribaux et sectaires distincts. A l'est, dans la province riche en pétrole, dominent les Shia. Politiquement enhardis depuis la chute du régime de Saddam et la réapparition de leurs alliés en Irak, les Shia se sont empressés d'adresser une pétition au prince héritier Abdullah afin qu'il mette fin à leur exclusion de la politique saoudienne et à leur démonisation en tant qu'hérétiques par l'établissement religieux wahhabite. Ils déclarent aux dirigeants qu'ils ne devront plus se contenter d'assimiler les Saoudiens aux Najdiens wahhabites.

Entre-temps, les Hijaziens, qui tirent leur origine de la Mecque et de Médina, expriment des ressentiments longtemps réprimés suite à leur inclusion partielle humiliante dans la politique saoudienne. Bien que les Hijaziens, qui sont sunnites mais non wahhabites, ne soient pas considérés comme des hérétiques, ils sont marginalisés parce que l'Islam qu'ils pratiquent a des relents soufis et que le soufisme tolérant constitue un anathème aux yeux des Wahhabites austèrement dogmatiques. Les Hijaziens éduqués demandent seulement des réformes modestes. Cependant, même la modération est rejetée par les al-Saud.

Les tribus de la région d'Asir, dont le sentiment d'identité est mélangé en raison de leurs liens étroits avec les tribus yéménites, se sentent aliénées du centre politique et économique. La population d'al-Jawf dans le nord se sent également aliénée politiquement et économiquement.

Malgré des sentiments de ressentiment et de dépossession qui couvent depuis longtemps, ces « minorités » restent modérées dans leurs demandes de réforme. Leurs dirigeants souhaitent sauver l'Etat et non le supprimer. Ils forment la vaste majorité de la population d'Arabie Saoudite, sans toutefois avoir adopté la rage intransigeante des clones de Ousama ben Laden.

Le défi auquel les al-Saud sont confrontés porte sur l'inclusion au coeur du système des peuples qu'ils ont évité pendant des décennies. A moins qu'ils ne commencent à changer de position, ces peuples rejoindront le camp des fanatiques, s'ils ne deviennent pas des terroristes actifs plutôt que des partisans passifs, comme la communauté catholique d'Irlande du Nord qui a passivement adopté le terrorisme de l'IRA comme moyen de mettre fin à leur exclusion de la vie politique dans la province. Le danger en Arabie Saoudite réside dans le fait que l'IRA n'entretient aucune ressemblance avec les fondamentalistes musulmans dans leur fanatisme.

Pour que le régime intègre les peuples qu'il a exclus, il doit admettre que l'inclusivité, et la tolérance de formes non wahhabites de l'Islam, constitue une stratégie de survie et s'y conformer. Cette situation s'avère difficile car les al-Saud régnants sont eux-mêmes divisés. Le prince héritier Abdullah est davantage disposé aux réformes que le prince Naif, le puissant ministre de l'Intérieur, qui se raccroche à l'ancien système répressif étroit.

Les al-Saud seront indubitablement impitoyables dans leur recherche des individus directement impliqués dans les bombardements terroristes. Les terroristes capturés seront décapités de manière traditionnelle. Le problème qui se pose au régime est que les sources qui alimentent le fanatisme ne seront pas endiguées par un tel châtiment exemplaire.

Certains membres royaux reconnaissent cette situation et savent qu'il est impératif de procéder à un remaniement total. Ils réalisent que les al-Saud doivent choisir entre continuer sur le chemin étroit de la répression et de l'intolérance ethnique et religieuse, et adopter une politique plus ouverte et exhaustive.

Ces deux choix ne sont pas sans danger : qu'ils s'ouvrent aux autres peuples, et ils incluront dans la vie publique saoudienne les individus jusqu'alors considérés indignes car hérétiques (les Shia) ou de sang impur (les Hijaziens) ou trop primitifs (les tribus frontalières). Qu'ils campent sur leurs positions et ils se trouveront pris en otages par les forces de l'intolérance qui menacent le régime.

L'alliance religieuse entre les al-Saud et les Wahhabites, et le contrôle de ces derniers sur un système éducatif rigide, doit évoluer. Les éléments « modérés » de la population soutiendront cette évolution (ainsi que la chasse aux fanatiques terroristes) s'ils sont inclus dans la vie saoudienne.

Alexis de Tocqueville a signalé que le moment le plus dangereux pour un régime autoritaire est lorsqu'il passe des réformes. Les al-Saud ont tergiversé si longtemps que le choix auquel ils sont confrontés aujourd'hui est risqué. L'inclusion constitue le chemin le moins dangereux. Elle menace uniquement la structure ethniquement étroite et religieusement intolérante du régime. Par opposition, le régime lui-même sera en péril s'il se raccroche à sa base étroite.

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